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Full text of "Silhouettes tonkinoises"

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SILHOUETTES 
TONKINOISES 



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DU MÊME AUTEUR 



Parfum d'Ambre, pièce en un acte et en vers, 
(Théâtre d'application,' le 21 avril 1894.) . . 1 vol. 

Le Peuple tonkinois dans ses rapports avec les 
Européens; conférence. (Société de géographie com- 
merciale de Paris, le i4 février i8g5.). ... 1 vol. 



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SILHOUETTES 



Tonkinoises 



PAR 



LOUIS PEYTRAL 



iJuiteélatÙMutJ âeJ L/cufac 




BERGER-LEVRAULT ET O, ÉDITEURS 



PARIS 



5, rue des Beaux-Arts, 5 



NANCY 

t8, rue des Glacis, 18 



1897 



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PRgSttaVATK*/ 
COPVADOEO 
OWOWAITOBE 
HËTAWÉO 

OCT0 41994 



tOAN STACK 



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AVANT-PROPOS 



L'auteur de ces Silhouettes tonkinoises 
avait eu, un instant, l'idée, dans un 
esprit de déférence envers le lecteur 
juge, de faire précéder son ouvrage de 
quelques lignes de préface signées d'un 
nom autorisé. 

Il y a renoncé, son livre, fait de sen- 
sations et d'appréciations personnelles, 
étant de ceux qui naissent d'une fan- 
taisie et passent, fugitifs, sans arrière- 
pensée de prosélytisme. 

La plupart des chapitres de Silhouettes 
tonkinoises avaient paru, d'ailleurs, en 
découpures hebdomadaires, dans un 

343 

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VI AVANT-PROPOS. 

journal d'Hanoï 1 , avant d'être soumis, 
grâce à l'obligeant concours d'un édi- 
teur de France, à la sanction définitive 
du public nouveau de la métropole. 

Ce fait seul d'avoir été publié tout 
d'abord au cœur même du Tonkin, sans 
que l'intime religion des Français d'Indo- 
Chine s'en soit montrée le moins du 
monde effarouchée, ne semble-t-il pas 
constituer pour cet ouvrage comme une 
sorte de parrainage qui suffit à garder 
l'auteur de tout reproche d'inexactitude 
ou de hardiesse ? — 

Paris, 1896. 

L. P. 



I. L'Indépendance tonkinoise, 1890-1891. 



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UN 



MONSIEUR «TOUT NEUF 



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s 11»*» » 

.. ••tes*. 



UN 



MOxNSIEUR « TOUT NEUF » 



Assis sur ina malle de prévoyance — une 
malle élégante et bien conservée, encore 
tout imprégnée d'une odeur saline récon- 
fortante — je songe à la route faite, aux 
espaces immenses parcourus, et plus que 



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4 SILHOUETTES TONKINOISES. 

jamais depuis mon départ de France, j'ai le 
sentiment de la solitude, la sensation de 
l'exil. 

Des malles, des colis sont là à mes côtés, 
anciens compagnons de voyage, aujourd'hui 
comme moi à destination. Et tout cela gît 
au hasard, pêle-mêle, dans ma petite cham- 
bre tonkinoise où je viens d'entrer pour la 
première fois, véritable nid à rats humide 
et mesquin, composé, suivant le mode anna- 
mite, d'un plafond en paillottes àdemi-ron- 
gées qu'un jeu de lianes en arc a peine à 
soutenir et de quatre murs blancs en tor- 
chis, d'une épaisseur de papier, faits de 
bambous emprisonnés dans un mortier 
boueux et de plaques de chaux dont on a 
ménagé les couches. 

Quelque provisoire que puisse être pour 
moi cette installation, je sens dans mon es- 
prit désillusionné se ruer une avalanche de 
craintes chimériques sur le genre de confort 
qui m'attend ici. 



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UN MONSIEUR « TOUT NEUF ». 5 

Car mon arrivée à Hanoï date d'une 
heure à peine. 

Ce matin, au lever du soleil, la chaloupe 
des Messageries fluviales à bord de laquelle 




je venais d'accomplir la dernière partie de 
mon voyage, après un transbordement préa- 
lable à Haïphong, jetait ses amarres au 
vaisseau-ponton qui stationne au pied de 



la digue. 



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6 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Et tous les échos du Delta semblent ré- 
sonner encore du rugissement fauve et pro- 
longé de la sirène annonçant aux vieux 
coloniaux l'arrivée de nouvelles fraîches et 
de visages neufs encore illuminés du sou- 
venir récent de la Mère-Patrie. 

Au milieu d'un petit groupe d'Euro- 
péens en blanc accourus à ma rencontre, 
je m'étais avancé, la mine interdite et le 
cœur serré. 

— « Un Monsieur tout neuf! » avaient 
chuchoté autour de moi, en souriant, une 
nuée de boys à dents noires. 

Et sous sa badinerie innocente, cette 
expression enfantine et sans portée appa- 
rente renfermait tout mon état d'âme. 

Je me sentais tout neuf, en effet, dans 
ce pays lointain et bizarre, tout neuf avec 
mes souvenirs encore vivaces d'hier devant 
ce présent subtil et sans couleur... 

Mais personne n'avait songé à se forma- 



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UN MONSIEUR « TOUT NEUF ». 7 

liser de cet isolement moral où la froideur 
n'entrait, d'ailleurs, pour rien. 

C'est qu'ils avaient tous passé par là, ces 
vieux coloniaux à visage pâle. Dans le sou- 
rire de protection qui courait sur leurs 
lèvres blanches revivait le souvenir de tout 
un monde de choses vues et d'émotions 
partagées. 

Eux aussi avaient eu, en débarquant, 
quarante-cinq jours de machine à vapeur 
dans les nerfs, à l'estomac des nausées 
cruelles que les salaisons du bord avaient 
rendues chroniques, et dans leur organisme 
violenté un lumbago tenace à désespérer 
tous les masseurs de Port-Saïd et du Caire. 
Eux aussi, l'avaient ressentie, cette im- 
puissance passagère du Monsieur tout neuf 
qui nous fait conclure à l'inutilité de nos 
efforts. Et, navrés, ils s'étaient bien des 
fois répété en eux-mêmes, dans un haut- 
le-cœur singulier de déconcertement et de 
dégoût, en battant d'une main distraite, 



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8 SILHOUETTES TONKINOISES. 

à l'heure de la verte, le jeu de trente-deux 
déposé devant eux sur la table de marbre 
d'un café à la française : 

<a — Être venu de si loin pour faire un 
quatrième à la manille!... » 



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A TRAVERS HANOI 



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«^ ****.*£* 




A TRAVERS HANOI 



Le tam-tam — sorte de grosse caisse 
oblongue qui remplace ici la cloche monu- 
mentale des cités ouvrières de France — 
résonne aux quatre coins d'Hanoï, dans un 
bourdonnement sonore de coups rythmés et 
décroissants. C'est, pour tout le monde, le 
signal du repos, et pour moi, nouveau venu 
dans le pays, l'heure si impatiemment at- 



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12 SILHOUETTES TONKINOISES. 

tendue qui doit m'initier aux éléments ru- 
dimentaires de la vie tonkinoise. 

J'entrebâille la porte et j'attends, le front 
perdu dans les derniers rayons du soleil qui 
tombe. 

— Couvrez-vous, malheureux ! Le so- 
leil couchant est meurtrier ici ! me jette 
à pleine voix, dans un creux de basse noble, 
un colosse enfoui dans un pousse-pousse de 
maître et dont la tête seule encore apparaît, 
coiffée d'une sorte de champignon immense 
et à double « chapeau » . 

Il sort comme un colimaçon de la capote 
étroite et rabattue de sa voiture, se préci- 
pite sur moi et m'enfonce jusqu'aux yeux, 
dans un rire méridional, mon casque blan- 
chi à neuf qui se déforme sous le coup. 

— Voilà qui est fait ! dis-je, en assu- 
jettissant sur mon front, avec un sourire, 
mon couvre-chef endommagé. Maintenant, 
je suis à vos ordres. 

— En pousse-pousse alors ! conclut, en 



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A TRAVERS HANOÏ. 13 

faisant un signe aux coolies qui s'apprêtent, 
mon interlocuteur impatient. Je veux, 
avant ce soir, vous voir dans vos meu- 
bles. 

Je m'installe dans le petit char à une 
place que l'ami, qui me sert de guide, avait 
fait avancer pour moi ; il s'encolimaçonne 
dans la capote coquette du sien et jette à 
son coolie en arrêt deux ou trois sons na- 
sillards et saccadés, quelque chose comme 
Taccord ascensionnel d'une chromatique 
exaspérée. L'homme-cheval, secondé par 
un coolie de relai dont le poste est à l'ar- 
rière, se couche une seconde sur les bras de 
son pousse-pousse, donne un coup de jarret 
nerveux et s'élance au grand trot. 

Mon « cheval » à moi, un gaillard solide 
et bien planté, dont la peau noire et nue 
semble près d'éclater sous la pression des 
muscles, se raidit a son tour et part, la tête 
haute. En deux bonds, il a rejoint son com- 
pagnon de voyage. Il cherche à le devancer. 



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14 SILHOUETTES TONKINOISES. 

L'allure distinguée et la livrée luisante et 
neuve de ce coursier à gages fixes le blessent 
profondément, et dans son amour -propre 
de mulet de louage et de pauvre diable en 
haillons, il semble vouloir 
opposer à l'élégance aris- 
tocratique dont on l'é- 
claboussé, la vigueur 
ni ûle du biceps, son apa- 
nage à lui, le seul pour 
] equel il se pique d'hon- 
tieur. 
^ Je modère son 
1 élan, dont j'aurais 
été, d'ailleurs, le 
premier embarrassé, 
étant donnée mon ignorance absolue des 
lieux et des coutumes ; il obéit en gromme- 
lant, et je m'en veux de ne pouvoir donner 
une satisfaction aussi légitime à ce mal- 
heureux déclassé plus jaloux de son état 
qu'un artiste de son art. 




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A TRAVERS HANOÏ. 15 

A Hanoï depuis le matin, je ne connais 
encore de la capitale que la Concession, ce 
premier pied-à-terre de nos troupes conqué- 
rantes. 

Sur ce terrain consacré par les armes, 
à quelques pas à peine du fleuve Rouge, 
s'élèvent aujourd'hui les établissements 
militaires et résidentiels de l'Administra- 
tion et de la Guerre. Des jardins fort con- 
venablement entretenus, des allées bien 
prises, aux arbres mâles et feuillus, don- 
nent à ce coin de terre plein d'une fraî- 
cheur douce et consolatrice quelque chose 
comme le souvenir riant d'un site de 
France. 

Ici, l'homme-cheval modère son allure 
et respire à longs traits. Je n'ai garde de 
l'aiguillonner, tant je sens, comme lui, les 
effluves de vie qui se dégagent de ce passage 
délicieux dont la fraîcheur me charme et le 
repose. 

Un coude brusque. La Résidence. A la 



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16 SILHOUETTES TONKINOISES. 

porte d'entrée, le linh en faction, grave sous 
son « assiette » bleue, me prend pour un 
officier et me porte l'arme. Je rends le salut 
dignement, la main droite à hauteur de mes 
moustaches en crocs dont je corrige, en 
passant, le désordre peu d'ordonnance. 

— La rue Paul-Bert ! m'annonce, en se 
détournant à demi, mon guide qui a rabattu 
la capote de son pousse-pousse et trotte 
toujours devant moi. 

Un petit coin de ville de France, cette 
rue Paul-Bert, dans sa coquetterie toute 
occidentale, avec ses cafés luxueux bondés 
de consommateurs et ses bazars gorgés de 
camelote européenne et de bibelots pari- 
siens. 

Nos coolies, lancés à fond de train, pas- 
sent sans se heurter au milieu de la voie 
encombrée de « pousse-pousse » en station ; 
tandis que, reporté deux mois en arrière, 
devant cette importation de mœurs fran- 
çaises, je me laisse aller aux rêveries plus 



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A TRAVERS HANOÏ. 17 

ou moins bizarres de mon esprit, dans le 
roulement soporifique des roues, au bruit de 
la respiration haletante des hommes -che- 
vaux en sueur 

— C'est qu'il dort déjà ! bourdonne à 
mon oreille, en me secouant, mon caustique 
ami qui a mis pied à terre. 

Je saute en bas de mon pousse-pousse, et 
nous voilà tous deux, côte à côte, longeant 
de ce pas nonchalant de colonial auquel j'ai 
peine à me faire, les casemates basses et 
obscures de la capitale annamite. 

Le véritable Hanoï s'ouvre maintenant 
devant nous, dans un dédale de rues longues 
et mouvementées, ayant toutes leur auto- 
nomie commerciale, leur industrie native et 
personnelle dont elles ne se départissent ja- 
mais. C'est la rue du Coton avec ses maga- 
sins à rayons voyants et multicolores, la rue 
des Brodeurs, avec ses métiers en plein air, 
la rue du Cuivre avec ses batteries à reflets 



■IL. TONK. 



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18 SILHOUETTES TONKINOISES. 

où le soleil se mire, la rue des Cercueils et 
tant d'autres, toutes remplies d'une activité 
fiévreuse, d'une soif de travail ardente, 
inassouvie. 

Tout ici sert de prétexte, de base à pro- 
ductions. L'Annamite ouvrier est sans pré- 
tention; il fait des travaux remarquables 
d'incrustation et de sculpture sur des plan- 
ches pourries, faute d'autres; et tout cela 
s'entasse et s'étale sur des tréteaux éclopés 
servant de devantures, dans cet inachevé 
voulu qui prendrait le nom d'art en France, 
mais qui n'est ici que le produit d'une in- 
souciance endémique aiguillonnée par un 
besoin pressant de piastres sonnantes. 

De-ci de-là, des cabarets chinois, recon- 
naissables aux pancartes rouges de leurs 
vitrines; des boutiques annamites généra- 
lement sales et tout en profondeur, où se 
débitent une infinité de mets disparates et 
provocants que les indigènes achètent et 



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A TRAVERS HANOÏ. 19 

mangent sur place, dans une désarticulation 
grossière des mâchoires. On trouve là du 
thé chaud, du choum-choum (eau-de-vie 
de riz), la seule boisson en usage chez les 
Annamites, et toutes sortes de portions de 
restaurants réparties dans des soucoupes: 
bouchées minuscules qui 
varient à l'infini, suivant 
la nature du hachis, Far- '«% - J 
rangement des sauces et /fL 
des épices, le tour de 
main apporté au levage / 
des pâtes, et la colora- .*' 
tion fantaisiste du riz i/ f 
qui se roule en bou- 
lettes, ces mirifiques boulettes sucrées que 
les indigènes relèvent, dans une moue 
gourmande de leurs lèvres grasses, du nom 
un peu décoratif de « gâteaux annamisses ». 
Tout le long de la chaussée, des commer- 
çants ambulants courbés sous le poids de 
leur pacotille ; des artistes capillaires ins- 



// 




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20 SILHOUETTES TONKINOISES. 

tallés en pleine rue, dans l'exercice délicat 
de leurs fonctions ; et par centaines, chargés 
suivant leur sexe et leur âge, des nhâ-què *, 
de retour des champs, trottant les uns 
derrière les autres, dans un déhanchement 
isochrone et rythmé, et s 1 attardant de temps 
à autre une minute au premier cabaret 
voisin pour vider une cai-batede riz ou fumer 
une pipe. 

À l'étalage de toute boutique annamite 
repose un petit récipient de terre ou de 
faïence enchâssé dans un cache-pot de bois. 
A sa partie supérieure, deux petites tubu- 
lures de cuivre, légèrement évasées, dispa- 
raissent sous un culot noir et fétide qui 
monte du récipient surchauffé et s'arrête, 
figé, sur ses bords. 

Ce petit meuble original est le cai-diou, 
la pipe nationale annamite : sorte de nar- 
ghileh simplifié où brûle, au milieu du 

1. Paysans. 



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A TRAVERS HANOÏ. 21 

glougloutemenfc monotone de l'eau, une 
pincée, aussitôt renouvelée, d'un tabac noi- 
râtre et opiacé. Tout voyageur qui passe a 
le droit de porter gratuitement à ses lèvres 
la tige de bambou flexible qui s'agite, 
plantée comme une 
hampe, dans un 
trou pratiqué sur 
le cache-pot. Il 
s'approche, dépose 
une pincée de son 
tabac à lui dans le 
fourneau de cuivre, 
l'absorbe d'un seul 
trait, les veines du cou gonflées sous l'ef- 
fort, et se remet en marche, après avoir 
soufflé deux ou trois bouffées de fumée au 
nez du propriétaire impassible à qui l'usage 
veut qu'il ne doive rien, pas même un re- 
merciement 

Brusquement, nos coolies s'arrêtent. Tout 




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22 SILHOUETTES TONKINOISES. 

un mobilier de mandarin en déménagement 
est là debout, réparti, ficelé, arrimé sur des 
charrettes chargées à s'effondrer. Et force 
nous est faite d'attendre, pour avancer, que 
le convoi malencontreux se mette en mar- 
che... 

Oh ! cette procession grotesque dans les 
rues boueuses de la ville, sous ce crachin 
lamentable et pleurard qui, depuis un ins- 
tant, vient d'assombrir le ciel, au milieu du 
craquement sinistre des bois que les cahots 
travaillent, et du grincement des essieux 
surchauffés dont l'intensité criarde et uni- 
forme use le tympan ! . . . . 

— La citadelle ! 

— Où donc? 

Je suis des yeux la main tendue de mon 
guide monologuiste à qui un trop long séjour 
dans ce pays prête un langage de Spartiate. 
Mais à peine ai-je le temps de jeter un coup 
d'œil à la dérobée dans la direction indi- 



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A TRAVERS HANOÏ. 23 

quée ; nous tournons brusquement à droite 
dans une rue encombrée de solives vierges 
et de planches équarries : vrai chantier de 
construction où se confectionnent dans un 
style grossier et vieillot les divers objets de 
mobilier en usage chez les Européens peu 
soucieux de luxe et temporairement dans la 
colonie. 

Sans prendre garde à mon air ahuri, mon 
compagnon m'invite à le suivre, et nous en- 
trons ensemble, en nous courbant, dans une 
sorte d'atelier-boutique bas et sombre où 
s'entassent, au milieu de la poussière et des 
vers, les meubles qu'on me destine. 

Je laisse au vieux colonial le soin de me 
représenter. Il organise un lot complet de 
tous les objets nécessaires à mon installation, 
les fait disposer à l'écart, et désignant le 
tas, d'un mouvement de tête dédaigneux, 
au plus rapproché des vendeurs : 

— Combien cela? dit-il d'un ton sec de 
commandement. 



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24 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Sans s'émouvoir, le vendeur gagne le 
fond de la boutique, et jette deux ou trois 
cris rauques et chantants auxquels succède 
un autre cri lointain, cassé, d'un recto tono 
saisissant et d'outre-tombe. 

Alors, sortie on ne sait d'où, — de l'om- 
bre, — une vieille femme apparaît, la 
bouche plissée par ce sourire faux et obsé- 
quieux du juif en affaires, laissant voir 
entre deux lèvres sales et humides où le 
bétel a laissé sa trace sanglante, trois ou 
quatre dents noires et cariées sous la laque 
sèche qui se décolle. C'est la baia, c'est- 
à-dire l'âme, la vie et la pensée, la dea 
ex machina enfin de tout intérieur anna- 
mite. 

Il n'est pas malaisé de deviner toute la 
finesse et tout le despotisme qui se cachent 
au fond de ces petits yeux ronds et caves 
sans sourcils, dans ces rides larges et pro- 
fondes qui s'allongent et se partagent en 
tous sens, en des ramifications fouilleuses 



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A TRAVERS HANOÏ. 25 

et bizarres. Rien en effet ne se décide ni 
ne s'exécute dans la cai-nha sans l'assen- 
timent de la baia; aucune parole ne se 
prononce, qui ne soit l'écho de sa parole 
et ne porte le sceau de sa volonté. 

Mon mentor renouvelle son interroga- 
tion. 

Et alors commence, dans un charabia 
étrange mais expressif, une de ces discus- 
sions interminables où passent, dans un sou- 
rire aimable, tous les jurons grands et petits 
qui forment l'assaisonnement réglemen- 
taire des seules vraies affaires commerciales 
du peuple d'Annam. 

J'ai passé là un bien bon quart d'heure, 
à la suite duquel, les parties étant tombées 
d'accord, j'ai remis gravement à la baia les 
quelques piastres convenues, dans un regard 
plein de reconnaissance à mon interprète 
triomphant. 

Quelques minutes après, nous remontions 
dans nos pousse-pousse et regagnions la 



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26 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Concession, escortés par une douzaine de 
coolies à demi nus et rachitiques charriant 
sur leur dos voûté toutcet attirail encombrant 
et grotesque qui, laqué et remis à neuf, de- 
vait figurer plus tard en bonne place dans la 
liste inventoriée de mes pénates annamites. 




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LE COLONIAL CHEZ LUI 



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LE COLONIAL CHEZ LUI 



C'est là-bas, loin, bien loin, dans un 
quartier perdu d'Hanoï, près de la citadelle. 

Au milieu d'une série de casemates basses, 
effritées par le temps, ma définitive maison- 
nette blanche à un étage découpe dans le 
ciel clair, comme un pigeonnier neuf, ses 
murs en briques badigeonnées d'hier. Cons- 
truite sur le modèle unique des cai-nha dites 
mandarines, elle s'allonge entre deux ran- 
gées de paillottes, restées collées à ses flancs 
comme pour perpétuer autour de leur pim- 
pante sœur le souvenir du passé en guenilles 
dont elle est issue. 

Au centre du couloir, sur deux vastes lits 
de camp indigènes, s'entasse dans un ordre 



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30 SILHOUETTES TONKINOISES. 

douteux tout le matériel nécessaire à la vie 
annamite. Une natte en bambou recouvre 
les deux lits de camp ; et sur cette natte qui, 
dans tout intérieur tonkinois, sert à la fois 
d'établi, de table à manger, de siège et de 
couchette, un large plateau de cuivre aux 
pieds courts et noués brille, le ventre en 
l'air, au milieu d'une demi-douzaine de sou- 
coupes de porcelaine à l'égouttage et de 
cai bâte de riz à moitié pleines où les ba- 
guettes de teck sont restées plantées comme 
pour une invite continuelle aux amateurs. 

C'est là qu'en grignotant comme une be- 
lette paresseuse des morceaux de canne à 
sucre ou des graines sèches, Co Ba, la gour- 
mande petite congai qui, depuis quelques 
jours, a sa place marquée dans ma vie ton- 
kinoise, attend l'arrivée de son maître. 

Elle ne m'a pas coûté bien cher, ma petite 
congai tonkinoise. Trente piastres à peine : 
le prix d'un bibelot. Et pourtant que de 
place il tient déjà dans mon intérieur, 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 3l 

ce petit corps de poupée à visage de cire, 
presque un bibelot aussi ! 

Co Ba, déjà maîtresse de la place, va, 
vient, commande, tempête, en enfant gâtée 




sûre d'elle-même, et les boys de la maison 
se font tout petits devant elle, lui obéissent 
sans broncher. Je me suis amusé jusqu'ici 
de ses caprices comme des folâtres ébats 



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32 SILHOUETTES TONKINOISES. 

d'une perruche bavarde et inoffensive. Et 
cependant quelque chose de plus qu'un ca- 
price d'oiseau brille parfois comme un éclair 
dans ce regard d'enfant terrible !... 

Adossée contre le mur, à deux pas de la 
citerne où se recueille l'eau du fleuve Rouge 
que, tous les matins, des coolies salariés par 
le Protectorat viennent renouveler, une 
échelle de bois monte au premier étage, 
ouvrant au milieu de la chambre un trou 
béant sur lequel s'abaisse horizontalement, 
comme un panneau de trappe, une planche 
qui ferme mal et laisse fuser des sillons de 
lumière à travers ses joints indiscrets. 

Dans cette partie de l'habitation réservée 
pour mon usage, des panneaux de bois rac- 
cordés tiennent lieu de cloisons mobiles et 
s'ouvrent sur la véranda — cloisons primi- 
tives s'il en fut, à travers lesquelles, à 
l'heure de la sieste, des trouées de lumière 
se font jour et envahissent l'appartement; 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 33 

tandis que là-haut, sous la toiture nue et 
qu'aucun plafond ne dissimule, les briques 
surchauffées éclatent comme du verre et 
tombent calcinées au milieu de la chambre, 
sur le parquet brûlant. 




Un ameublement mixte de nomade com- 
plète le décor. Aux quatre coins de la salle, 
un lit à moustiquaire rose, une malle en 
bois de camphre servant d'armoire, une 
table ronde couverte de paperasses en dé- 
sordre, dont s'amusent les courants d'air; 
de-ci de-là ; quelques sièges laqués tra- 



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34 SILHOUETTES TONKINOISES. 

vailles à jour; sur les murs peints à la 
chaux, des panneaux à broderies d'or sur 
fond de soie écarlate, des armes antiques, 
des éventails déployés à couleurs voyantes, 
et jusqu'à un coupe-coupe « historique » 
autour duquel s'enroule, macabre, la queue 
scalpée d'un Chinois qu'il exécuta naguère 
sous mes yeux, dans un terrain vague de 
Ti Cau. 

Près de la fenêtre, un lit de camp an- 
namite aux pieds tournés s'allonge, à vingt- 
cinq centimètres au-dessus du sol, tenant la 
moitié de l'appartement. Sur la natte claire 
qui le dissimule, une fumerie complète 
d'opium s'étale, luisante dans ses moindres 
détails. Le plateau de trac incrusté tient le 
milieu avec sa veilleuse endormie dont la 
flamme allume, le soir, des éclairs rapides 
sur la nacre. Deux pipes de bambou, au col 
savamment culotté, s'allongent au repos, 
près d'un feu de fourneaux de terre, et de 
leurs tubulures béantes monte, comme un 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 35 

relent subtil, le parfum engageant des bouf- 
fées odorantes aspirées la veille. 

La voilà aussi, la petite aiguille d'acier 
poli, près de la burette d'huile et des pots 
de corne où sommeille le poison d'or, 
t — ainsi que toute la série 
des boîtes officielles en 
fer -blanc vidées pendant * ~"^^? 
le mois et sur le ventre 
desquelles se croisent, avec les cachets de 
France, les coups de pinceau grossiers des 
Chinois lettrés de la Ferme. 

Derrière la fumerie, un petit autel con- 
sacré au culte du dieu Phat jette une note 
mystique sur tout cet étalage ; tandis qu'au 
milieu des vapeurs d'encens qui se dégagent 
des tiges de bambou embrasées, un immense 
parasol de luxe, sous lequel se balance une 
lanterne bariolée, s'élargit au plafond en 
dais étincelant, sur la tête mitrée du Boud- 
dha doré qui, paresseusement assis sur son 
trône, attend l'heure du sacrifice. 



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36 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Dès le début de mon séjour au Tonkin, 
j'avais eu l'occasion de sonder auprès de Chi- 
nois voisins les mystères sacrés de l'opium. 
Nonchalamment étendu sur les nattes fraî- 
ches et parfumées de l'autel que tout vrai 
Céleste lui élève, j'avais appris bien des 
choses sur ce poison déifié et jeté bien des 
bouffées odorantes aux narines dilatées du 
Bouddha qui le protège. 

Mon initiateur, allongé en face de moi 
sur le vaste lit de camp traditionnel, choisis- 
sait à mon intention, parmi les accessoires 
de la fumerie étalée devant nous, le tuyau 
de bambou le plus richement monté de sa 
collection et y adaptait un fourneau de terre. 
Il attirait ensuite à lui, d'un mouvement 
mystique et recueilli, le plateau de trac 
incrusté qui nous séparait l'un de l'autre et 
se rapprochait de la lampe. Ses doigts ha- 
biles se mettaient aussitôt en mouvement, 
roulant alternativement au-dessus de la 
flamme et sur le fourneau en forme de cham- 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 37 

pignon de la pipe une fine aiguille d'acier 
angulaire préalablement chargée d'opium, 
à l'extrémité de laquelle la 
gouttelette en fusion cuisait, 
se gonflait et devenait pâte; 
puis, d'un petit coup sec, il 
fixait l'opium à 
point,— rperle d'or, 
— dans le canal 
P* étroit du foyer, et 
détachait l'aiguille. Maintenant le cham- 
pignon au-dessus de la flamme, je humais 
alors lentement, d'une seule aspiration, les 
évaporations odorantes du tube; 
deux ou trois bouffées de 
fumée sortaient de ma 
poitrine soulagée , et 
je repassais la pipe au %-' Y 
Chinois. #»=? 

Mais jamais rien ne 
m'était resté de ces quelques pipes passa- 
gères évanouies, que la sensation d'une 




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38 SILHOUETTES TONKINOISES. 

saveur étrange et subtile, d'une aspiration 
lente et difficile. 

Aujourd'hui, ce n'est plUs seulement une 
fantaisie banale que j'ai à satisfaire. Je la 
sens s'établir comme une nécessité impé- 
rieuse dans ma vie tonkinoise, cette heure 
sacrée de l'opium, et mon esprit nourri d'o- 
rientalisme à outrance semble avoir accepté 
déjà résolument le principe de cet esclavage. 

Tous les soirs, à heure fixe, la natte 
enchantée m'attire. Co Ba prend place en 
face de moi, de l'autre côté du plateau, et 
procède à la préparation classique. Suivant 
distraitement du regard l'aiguille à opium 
qui court, silencieuse, entre ses doigts, je 
savoure là, aux pieds de Bouddha, dans les 
mystérieuses senteurs de pipes savamment 
roulées, les quelques heures de repos et 
d'oubli dont ma pensée égoïste a besoin. 
Insensiblement, les pipes succèdent aux 
pipes, et au milieu de cette atmosphère 
odorante et vague, dans le silence envelop- 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 39 

pant de la cai-nha endormie, j'assiste, 
conscient jusqu'au bout, à l'anéantissement 
graduel de mes sensations physiques. 

Alors, petit à petit, et comme si mon es- 
prit n'avait attendu, pour prendre un libre 
essor, que cet anéantissement propice de 
la chair, je sens, dans un bien-être déli- 
cieux, une lucidité étrange m'envahirl Des 
pensées de toute nature hantent mon cer- 
veau et se dégagent avec une netteté par- 
faite, dans une abondance de termes qui me 
surprend. Je cherche à condenser en moi ces 
inspirations flottantes d'un cerveau en tra- 
vail. Vains efforts! Le courant déborde et 
m'entraîne, et je me laisse aller délicieuse- 
ment à la dérive, sondant l'horizon de mon 
esprit où passent comme dans un mirage 
tout un monde d'idées vierges et éthérées, 
trop vite évanouies... 

Au fond de l'étroit boyau qui sert de rez- 
de-chaussée à mon habitation tonkinoise, 



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40 SILHOUETTES TONKINOISES . 

une trouée de lumière dénote la présence 
d'une cour. Quelques vestiges de jardin an- 
glais apparaissent encore çà et là, bosselant 
ce terrain que le voisinage d'une mare grasse 
continue à féconder par places. Mais aucun 
pied d'arbuste n'a survécu à l'abandon, et 
la place est vide aujourd'hui autour du ba- 
nian rachitique qui, seul encore, semble 
vouloir conserver un restant de vie à ce coin 
de nature morte. 

La chaleur excessive des nuits de juin 
ayant rendu ma chaise-longue incommode 
et dure à mes membres anémiés, j'ai fait 
installer, ces jours derniers, par mon boy, 
un hamac de cordes au deux plus fortes 
branches de mon banian solitaire. Et tous 
les soirs, au coucher du soleil, je viens passer 
là deux heures, vêtu à l'annamite, dans un 
de ces larges cai-quan 1 de toile blanche qui 
tamisent l'air à fleur de peau, les pieds nus, 



1. Pantalon. 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 41 

chaussés de pantoufles chinoises trop étroi- 




tes, que je laisse me meurtrir les chairs par 
respect des convenances et de l'usage. 



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42 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Un petit bambin de treize à quatorze 
ans, à visage de fille, qui cumule les fonc- 
tions de gâte -sauce et de quat 1 , sort en 
trottinant de la cuisine et vient se poser 
en souriant devant moi, la tête perdue 
dans une touffe agreste de cheveux noirs 
et libertins. 

— ..• Quai, di! (Évente !) 

Il donne une légère impulsion au hamac 
qui se met en mouvement, saisit à deux 
mains un éventail énorme en plumes 
d'aigrette habilement assemblées, au mi- 
lieu duquel grimace en relief, dans un 
cadre fantastique, la chimère sacrée des 
pagodes, et commence, à coups réguliers et 
cadencés, d'un mouvement large et enve- 
loppant. 

Un courant d'air frais jaillit par brusques 
intermittences, glisse sur mon front, passe 
sur mes yeux, agitant dans un frisson déli- 



1. Porteur d'éventail. 



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LE COLONIAL CHEZ LUI. 43 

deux ma chevelure ruisselante ; puis, des- 
cendant le long de mes membres dans un 
de ces raffinements de volupté que le hasard 
seul ménage, il va, vient, s'allonge et s'éva- 
nouit, plongeant mon corps tout entier dans 
une sorte de bain vivifiant qui fouette et 
raffermit mes chairs. 

Bercé par ce balancement rythmique et 
monotone, assoupi et comme hypnotisé, la 
main sur une page ouverte que je n'achève 
jamais, je laisse ainsi passer les heures, 
intéressé aux allées et venues de ces nuées 
de cerfs -volants à formes d'oiseaux qui 
planent, captifs, au-dessus de ma tête, et 
que maintiennent en l'air, d'une main 
patiente, au milieu d'éclats de rire triom- 
phants, toute une fourmilière de mioches à 
califourchon sur les toits recourbés de leurs 
p a il lottes. 

Puis, petit à petit, fermant l'oreille à 
cette sorte de cri monotone que font pousser, 
au contact de l'air, à ces volatiles d'un nou- 



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44 SILHOUETTES TONKINOISES. 

veau genre, les tiges de bambou à sifflets 
qui traversent d'un bout à l'autre comme 
un axe tous ces petits corps de papier gommé, 
je sens une lassitude douce m'envahir, mes 
paupières alourdies battent l'air un instant, 
et, cherchant en vain à noter le moment 
précis de ce passage de la vie au sommeil, 
je m'endors, sûr d'avance d'être réveillé à 
l'heure, grâce aux exclamations bruyantes 
de mon maître-coq impatient. 



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EN POUSSE -POUSSE 



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EN POUSSE-POUSSE 



J'aurais bien volontiers, ce jour-là, pro- 
longé ma sieste jusqu'à cinq heures ! . . . C'est 
qu'il fait si bon, par cette chaleur torride et 
congestionnante, de rester chez soi, pares- 
seusement étendu sur sa natte cambod- 
gienne, sous l'éventail en plumes du boy 
quai /Mais la course projetée était longue; 



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48 SILHOUETTES TONKINOISES. 

il fallait partir sans tarder, de peur d'être 
surpris au retour par la nuit. 

Je fis un effort sur moi-même et sautai à 
bas du lit. 

Au dehors, un soleil de canicule dardait 
ses rayons sur la route blanche, tapissant 
le sol surchauffé d'une couche de clarté 
éblouissante. On eût dit un jet de lumière 
oxhydrique traversant d'un bout à l'autre 
la rue déserte. 

Mon pousse-pousse, apprêté pour la pro- 
menade, attendait, les bras allongés au re- 
pos sur le trottoir. Je me réfugiai d'un bond 
à l'abri de sa capote. Les coolies partirent 
au trot. 

Aveuglé par la réverbération, j'avais 
fermé les yeux et m'étais assoupi, heureux 
au fond de l'occasion qui m'était offerte de 
reprendre ma sieste interrompue. Quand je 
revins à moi, les coolies, le cai-ao collé sur 
la peau, venaient de franchir la pagode du 
Grand Bouddha et pénétraient, trottant tou- 



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EN POUSSE-POUSSE. 49 

jours, dans l'allée ombreuse et rafraîchis- 
sante qui forme ceinture autour du grand 
lac. 

Très pittoresque et très oriental, ce petit 
sentier perdu au milieu d'arbres séculaires 
aux troncs crevassés par le temps. De ci, 
de là, à travers les branches capricieuses 
des banians chevelus qui le bordent, les 
eaux calmes du grand lac, allumées par 
le soleil, font des trouées blanches de lu- 
mière. 

De distance en distance, enseveli sous 
cette végétation sauvage, un toit de pagode 
abandonnée dégage son croissant oriental 
d'un fouillis de lianes parasites. Des élé- 
phants de pierre monumentaux, protégés 
par des ouvrages de maçonnerie massifs et 
disproportionnés qui forment voûte à deux 
doigts de leur tête et les écrasent, sont là, 
debout, à l'entrée de ces temples, empiétant 
sur la route étroite, mutilés par la foudre 
ou rongés par les eaux, vivants quand même 



SIL. TOKK. 



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50 SILHOUETTES TONKINOISES. 

dans leur immobilité sculpturale et lourde 
que des siècles ont consacrée. 

Malheureusement, à droite et à gauche du 
sentier, des casemates basses, ouvertes aux 
quatre vents du ciel, jettent un fumier nau- 
séabond sur toute cette verdure, sur tout 
cet art. Des centaines de paysans malin- 
gres et souffreteux peuplent ces casemates, 
comme si le sort ironique avait voulu mé- 
nager un semblant de compensation à ces 
parias de la vie, dans le rapprochement in- 
cohérent de cette nature et de ces loques. 

Presque tous sont couverts de pustules 
que dissimulent à peine les larges feuilles 
de bananier qui tapissent leurs corps en dé- 
composition, ou d'écaillés sèches qu'ils grat- 
tent dans des poses et avec des grimaces de 
singe et qui tombent en poussière grisâtre 
sous leurs doigts crochus et fouilleurs. 

Le peuple annamite, généralement cassé 
et rachitique, a en lui le germe de toutes les 
maladies héréditaires et incurables qui ont 



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EN POUSSE- POUSSE. 51 

fait de l'Orient le réceptacle honteux des 
fléaux secrets de l'humanité. La lèpre elle- 
même se promène ici en plein jour, en pleine 




rue, semant partout ses exhalaisons fétides, 
dans un étalage provocant de plaques qui 
suppurent, de membres ouverts, tordus et 



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52 SILHOUETTES TONKINOISES. 

rapetisses. Car le lépreux n'a pas de coin de 
terre réservé, pas de cité d'Aoste dont il lui 
soit interdit de sortir. Il vit où bon lui 
semble, côte à côte avec les indigènes, à 
deux pas de l'Européen qu'il croise sur la 
route et frôle d'une main ulcéreuse et crispée 
qui se tend pour l'aumône : une ombre de 
main que Ton distingue à peine et que le 
sou doit traverser. . . 

Comme dans tous les milieux qu'habite 
la misère, les mioches pullulent dans ces 
taudis infects où la civilisation n'est pas près 
de pénétrer encore. Nus comme des vers, 
quelque temps qu'il fasse, ils courent d'une 
case à l'autre, escaladent les toits et les ar- 
bres et, visiblement heureux de cette liberté 
d'action qui est la vraie vie de l'enfance, 
passent le plus clair de leurs journées à se 
vautrer dans des mares putrides, pêle-mêle 
avec les pourceaux, leurs amis et leurs 
frères, dont ils partagent fort gentiment, 
d'ailleurs, la couche et la pitance : ces 



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EN POUSSE-POUSSE. 53 

pauvres petits « cochons violets », tout bar- 
bouillés de vase, que la naïve Association de 
la Sainte-Enfance présente à ses fidèles 
comme des bêtes d'apocalypse à qui les mères 
dénaturées jettent leurs «petits chinois» en 
pâture. 

Pauvres petits « cochons 
violets », pauvres petits êtres 
inoffensifs qu'on ose traiter 
de « fratricides ! » 




Bientôt, à droite de 
la route maintenant 
bordée <;à et là de quel- 
ques arbres solitaires, 
le grand lac s'étendit à découvert, dans la 
placidité monotone de ses eaux que les 
feux scintillants du soleil tapissaient par 
places de prismes changeants et multico- 
lores. 

De vastes bancs de lotus en fleurs aux 
feuilles en éventail, géantes, nageaient à sa 



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54 SILHOUETTES TONKINOISES. 

surface, au milieu d'un vol blanc et léger 
de crabiers et d'aigrettes, — ces oiseaux si 
merveilleux d'allure et de plumage et dans 
la gorge desquels la nature marâtre a mis, 
par antithèse, le cri sinistre et rauque du 
corbeau. 

Plus loin, dans une sorte de baie étroite, 
protégée par un petit mamelon de terre en- 
seveli sous les végétations du lac, une dou- 
zaine de cases apparurent, élevant tout au 
bord de l'eau, à l'ombre de cocotiers à pa- 
naches, leurs carcasses nues et à jour. Au 
milieu de chacune d'elles, une sorte de cuve 
énorme en pierre brute et taillée dans le 
bloc comme une pile s'allongeait, bordée 
d'indigènes des deux sexes au travail, les 
bras nus dans l'eau jusqu'aux épaules. 

J'avisai un des jeunes naturels du pays 
accourus à ma rencontre : 

— Lang-gi? (Quel est ce village?) 

— Le village de papier, me répondit-il 
en très bon français. 



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EN POUSSE-POUSSE. 55 

C'était le cicérone de l'endroit qui venait 
s'offrir à me piloter. Je mis pied à terre et 
m'engageai dans le village. 

À chaque arrêt, le mioche, la congai, le 
coolie ou la baia qui avait donné en mon 
honneur le « coup de tamis i> du métier, ten- 
dait la main en souriant, et il me fallait faire 
contre fortune bon cœur, au risque de me 
voir escorter de cuve en cuve par tout le per- 
sonnel aux abois. 

Des cuves on passa au pressoir et du pres- 
soir aux fours. 

Une merveille d'adaptation, ce pressoir. 
Une forte branche d'arbre tordue par le ha- 
sard ou l'orage et qui, toujours attenante au 
tronc, avait continué à pousser horizonta- 
lement, à dix centimètres au-dessus du sol, 
en faisait tous les frais. 

Quant aux fours : des boyaux en briques, 
d'un primitif grotesque, bourrés de com- 
bustibles et garnis à l'extérieur d'une cou-* 
che de ciment sur laquelle les feuilles de 



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56 SILHOUETTES TONKINOISES. 

papier tirées du pressoir séchaient et se 
ratatinaient à qui mieux mieux, collées les 
unes à côté des autres comme des affiches. 

Déjà toute une fourmilière de mioches 
avait envahi les caves étroites et surchauf- 
fées où nous venions de pénétrer, et un bruit 
de voix monotone et pleurard, cette antienne 
éternelle du pauvre qui quémande, bour- 
donnait à mes oreilles et excitait mes nerfs. 
Je me précipitai au dehors; mais, jusque 
sous les roues de mon pousse-pousse, la nuée 
encombrante ne cessa de m'envahir, et là 
encore une nouvelle pluie de « tiens 1 » fut 
nécessaire pour m'aider à déblayer le terrain 
devant moi. 

À quelques pas de là, une autre agglo- 
mération de cases échelonnées sur le bord de 
la route et dotées d'un marché couvert me 
fit de nouveau mettre pied à terre. 

Au milieu du hameau, autour d'un puits 



1. Pièces de 10 centimes. 



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EN POUSSE-POUSSE. 57 

très curieux dont la margelle, à fleur de 
terre, usée et dentelée en maints endroits, 
témoignait d'une vétusté inappréciable et 
d'un frottement incessant des cordes à pui- 
ser sur la pierre, une chaîne d'hommes et de 
femmes allaient et venaient, balançant aux 
deux extrémités d'un bambou flexible deux 
outres de respectable grosseur faites cha- 
cune d'une seule feuille de latanier repliée 
sur elle-même, qu'ils venaient remplir là à 
toute heure, les uns derrière les autres, at- 
tendant leur tour. 

Par curiosité, je pris une de ces outres des 
mains d'une baia voisine et la portai à mes 
lèvres. Cette eau, sortant du puits, était 
d'une limpidité et d'une fraîcheur extraor- 
dinaires. Et je songeai délicieusement à 
l'avènement inattendu d une semblable res- 
source, à proximité de ma cai-nha, là-bas, 
dans cet Hanoï marécageux que d'inces- 
sants travaux n'ont pas encore pu doter 
d'une fontaine d'eau potable. 



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58 SILHOUETTES TONKINOISES. 

J'étais remonté dans mon pousse-pousse 
et j'allais m'apprêter à rebrousser chemin, 
pressé par l'heure, quand le trot accéléré 
d'un cheval me fit relever la tête. 

— Vous ici ! s'écria presque aussitôt le 
cavalier dans lequel je venais de recon- 
naître un ami. 

— J'allais retourner sur mes pas. 

— Eh quoi ! sans être allé rendre hom- 
mage à nos morts ! 

Je le regardai sans comprendre. 

— Nous ne sommes plus qu'à deux pas 
de la pagode Balny, ajouta-t-il en remet- 
tant son cheval au trot. Le sol que nous 
foulons est un sol de terre sainte. Il faut 
achever le pèlerinage. 

Mes coolies avaient fait volte-face d'eux- 
mêmes. Ils suivirent le cavalier. 

A quelques centaines de mètres de là, 
mon ami qui avait pris les devants s'arrêta 
pour m' attendre. 

— Le pont de papier où est tombé Henri 



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EN POUSSE- POUSSE. 59 

Rivière en 1883, annonça- 1- il en éten- 
dant la main du côté d'un petit arroyo dont 
on voyait très distinctement le lit à sec sil- 
lonner la plaine. 

Et changeant la direction de sa main : 
— Ici, à gauche, le tombeau de Francis 
Garnier, sur la digue même où, dix ans 
plus tôt, ce lieutenant de vaisseau célèbre 
avait, lui aussi, trouvé la mort. 

Je ne prononçai pas une parole. Silen- 
cieux et triste, dans l'évocation d'un passé 
dont tout autour de moi me rappelait les 
sanglants épisodes, je remerciai mon ami 
d'un geste, et, jetant un dernier regard sur 
cette plaine si riche en souvenirs, nous re- 
prîmes ensemble la direction d'Hanoï par 
cette route historique de Phu-Hoai, au- 
jourd'hui si calme et si sûre, et que, dans 
des jours plus sombres, tant de glorieuses 
victimes avaient parcourue avant nous. 



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PAYSAGE 



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PAYSAGE 



La plaine immense, avec ses marais et ses brousses, 
Ses rizières en herbe et ses paillottes rousses, 

Féconde sous son air bâtard ; 
Et çà et là, souillant l'horizon sans limites, 
Quelques amas crasseux de « cai-nhas » annamites 

Où croupit un peuple en retard. 

Un aréquier perdu dans ce désert humide, 
Branlant au vent du Nord son panache, intimide 

La moisson naine autour de lui ; 
Tandis que, renfermé dans un spleen solitaire, 
Un bananier pleurard laisse traîner à terre 

Ses oreilles basses d'ennui. 



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64 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Plus près, la mare infecte où le soleil patauge ; 
Un homme nu promène un soc lourd dans cette auge ; 

Le poitrail noyé dans les eaux, 
Un buffle noir, plus haut qu'un mulet de remonte , 
Hume la puanteur exécrable qui monte 

Et gonfle d'aise ses naseaux. 

Sur la route chantant comme un pavé de dalles, 
Le flic-flac sec des pieds jouant dans les sandales ; 

Un troupeau de bœufs aux abois, 
Libres, remplissant l'air du feù de leurs haleines ; 
Le grincement aigu de brouettes trop pleines 

Forçant sur leurs essieux de bois. 

Déjà, confondant tout dans une même teinte, 
Le crépuscule brun rase la plaine éteinte ; 

Le jour tombe, et, sous le ciel gris, 
Semble monter des champs, comme une pleine lune, 
Celle d'une « congai » que chatouille, à la brune, 

La tête agaçante des riz. 



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PEUPLE MENDIANT 



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PEUPLE MENDIANT 




Au Tonkin, depuis le 
début de la conquête, un 
jiroupement d'Annami- 
tes des deux sexes s'est 
formé autour de nous ; 
mais, en dépit d'ap- 
parences dont tout 
vrai colonial ne sau- 
rait être dupe, cette 
catégorie de gens 
elle-même, quelque 
intéressée qu'elle soit à notre présence, est 
loin d'avoir accepté de gaieté de cœur notre 
domination protectrice. 

Habituée de longue date à subir le joug 



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68 SILHOUETTES TONKINOISES. 

moral des Chinois, elle nous considère un 
peu à notre tour comme l'ennemi de pas- 
sage, comme l'exploiteur du moment, avec, 
dans sa physionomie impassible, cette séré- 
nité béate et stupide qui a fait conclure 
faussement à son inconscience et qui sert de 
bouclier à ses pacifiques instincts. 

D'ailleurs, cette indifférence paresseuse 
des Annamites devant le progrès occidental, 
cet attachement irraisonné aux anciennes 
formules qu'inspira de tout temps à leur 
inertie native le culte respectueux des an • 
cêtres, semblent clore irrévocablement leur 
esprit à toute idée de rapprochement moral, 
de communion de mœurs avec nous. 

C'est ainsi qu'après tant d'années d'un 
protectorat laborieux, seuls, un certain 
nombre de mandarins à un, deux, trois et 
quatre parapluies, d'interprètes de tout âge 
à chapeaux pointus et costumes mixtes, de 
con-gai maquillées que la munificence de 
fonctionnaires européens a dorées sur tran- 



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PEUPLE MENDIANT. 69 

ches et de boys de toute nature dont la dé- 
marche libre et assurée trahit l'habitude de 
nos mœurs, paraissent avoir ressenti l'in- 
fluence de notre supériorité morale envahis- 
sante ; — et encore la plupart d'entre eux 
se refusent-ils obstinément à 
croire qu'elle les ait grandis. 
Les autres, citadins ou 
nhâqué, vivent dans un 
isolement voulu, groupés 
par familles, presque 
pêle-mêle, dans 
des cases miséra- 
bles où se font 
sur la même tr- 
natte toutes 3 '^ 
les choses les plui 
disparates de la vie, Et 
rien ne saurait les en tirer, jusqu'à ces 
piles échelonnées de piastres qui dorment, 
* enfouies et infécondes, dans l'étroit carré 
de terre occupé par leurs cai-nha et qui 




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70 SILHOUETTES TONKINOISES. 

font d'eux des thésauriseurs et des ladres, 
sous leurs guenilles de loqueteux, en at- 
tendant que les fêtes pantagruéliques du 
« Têt » viennent absorber en huit jours ces 
économies pénibles d'une année entière. 

Fort bien doué du côté de l'intelligence, 
l'Annamite a le sentiment intime de sa per- 
sonnalité et met un égoïste amour-propre à 
la conserver intacte. Aussi, à quelque caté- 
gorie qu'il appartienne, étend-il sa méfiance 
jusqu'à ses intimes eux-mêmes, et ne s'ins- 
pire-t-il jamais que de lui seul. 

Les bras ramassés le long de son corps, 
il traduit ses sentiments amicaux par des 
demi -courbettes pleines de réserve, accom- 
pagnées de clignements d'yeux impercep- 
tibles et de sourires marqués au coin d'un 
pli de fausseté, où se devine tout un art 
d'attente circonspecte et de malice obsé- 
quieuse et qui jettent un froid dans les con- 
versations les plus intimes et les plus 
cordiales. • •• 



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PEUPLE MENDIANT. 71 

Chez lui, point de ces mots ouverts et 
jaillissants, point de ces serrements de main 
émus et sympathiques, point de ces shake- 
hand vigoureux qui marquent la droiture 
du cœur. Sa main, dissimulée à demeure 
sous Tétoffe bouffante de sa robe, ne se 
livre généralement qu'à demi et comme 
avec contrainte. S'il la tend franchement 
et sans effort, c'est qu'il mendie. 

La mendicité, — cette bassesse commune 
de sentiments qui, étendue à tout un peuple, 
devient un signe certain de décadence et de 
servitude, — se retrouve en effet, au Ton- 
kin, sous les aspects les plus divers, éche- 
lonnée à tous les degrés de la hiérarchie 
sociale. 

L enfant n'a pas encore quitté le sein de 
sa mère, que déjà sa petite main a appris à 
se tendre. Dans le mouvement encore inha- 
bile de ses doigts potelés où s'ouvrent des 
fossettes brunes, on croit voir se dessiner 



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72 SILHOUETTES TONKINOISES. 

l'ombre d'une cupidité naïve ; un éclair 
précoce brille dans ses yeux, et sur ses lè- 
vres, où monte une bave mousseuse, un 
sourire déjà malin semble voltiger. 

Devant ce sourire délicieux de l'enfance, 
dont une mère cupide a hâté l'éclosion en 
vue d'une exploitation plus rapide, on ou- 
blie la présence de la con-gai qui, la hanche 
en Fuir sous son marmot en croupe, attend, 
anxieuse, le prix de ses efforts. Et les petites 
pièces de monnaie tombent, une à une, dans 
la main tendue qui a peine à les contenir, 
pour disparaître bientôt après, avec la tête 
subitement effarouchée du bébé, dans la 
chemisette entr' ouverte de la mère. 

Cependant l'enfant a grandi. Il marche 
seul et fait partie de ce régiment de mou- 
tards des deux sexes qui pullulent, nus 
comme des vers, autour des casemates pa- 
ternelles : petits bouddhas rubiconds, au 
crâne consciencieusement pelé sur lequel 
se détache, flottante, une huppe légère de 



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PEUPLE MENDIANT. 73 

cheveux noirs et roides, et dont l'abdomen 
ballonné de riz reluit comme une vessie de 
graisse sous les rayons ardents d'un soleil 
qui, déjà, par couches, estompe leur peau. 

On passe rapidement, à pied, en pousse- 
pousse; mais, bon gré 
mal gré, tous ces petits 
corps sautillants vous 
envahissent, dans le 
bourdonnement étour- 
dissant d'une répu- 
blique de guêpes dont 
on vient de violer 
la ruche. 

— Bonjour, 
cap'taine ; donne -T 
un sou à «tignau 1 f -* ^ / 
bredouillent à l'unisson, en élevant leurs 
mains au-dessus de leur tête, tous ces lilli- 
putiens crottés qui, déjà, roulent entre vos 




1. « Au petit. » 



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74 SILHOUETTES TONKINOISES. 

jambes ou se collent comme des sangsues 
altérées sur votre pousse-pousse de maître, 
souriant à vos menaces qu'ils savent vaines, 
à votre bâton levé qu'ils sentent inoffensif. 

Là encore il faut transiger. On en prend 
son parti et les sous tombent. 

Subitement détournée de son œuvre im- 
portune, la bande cabrioleuse se précipite 
sur cette récolte nouvelle, et roule, le ventre 
en l'air, dans la boue visqueuse qui Tem- 
barbouille. On laisse tout ce petit inonde se 
trémousser et piailler au milieu de la route, 
sous les coups de dents haineux des vaincus,' 
qui, choisissant leur place, mordent les 
chairs à nu ; et, stimulant l'homme-cheval 
courbé sur les brancards du pousse-pousse, 
on s'éloigne hâtivement sans détourner les 
yeux. 

Maintenant le marmot est devenu homme 
et son instinct s'est développé avec l'âge, 
diversement, suivant les conditions d'ai- 



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PEUPLE MENDIANT. 75 

sance et de misère dans lesquelles le sort 
inconscient l'a fait naître. 

Pauvre, — son visage en boule de loto, per- 
dant son embonpoint luisant, s'est allongé, 
miné par l'inertie ou la fatigue, et sur ses 
joues dartreuses et jaunies est venu peu à 
peu se creuser le sillon du vice. A ce mo- 
ment, chez lui, la mendicité a changé de 
rôle et s'est doublée de roublardise. Il ne 
minaude plus, le sourire aux lèvres; il tend 
la main en souffreteux qui cherche à atten- 
drir. Encore quelques mois et, suivant lui- 
même l'évolution décroissante de ses moyens 
et de ses chances, il se présentera en men- 
diant qui sait qu'il n'intéresse plus et dont 
la suprême ressource est dans le dégoût 
montant qu'inspirent les loques : 

— C'est un sou que tu veux ? Le voilà, 
mais va-t'en ! 

Aisé ou riche, — dédaignant ces petits 
moyens que, seules, l'enfance et la misère 
autorisent, il a classé ses semblables en 



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76 SILHOUETTES TONKINOISES. 

deux catégories: ceux qui lui sont infé- 
rieurs et ceux qui Téclaboussent. Il jette 
orgueilleusement son obole aux premiers et 
se rattrape de ses largesses sur les autres, 
par des génuflexions proportionnées à la 
considération que son infériorité lui com- 
mande vis-à-vis de chacun d'eux. 

C'est comme une sorte de hiérarchie bien 
établie à l'idée de laquelle les plus orgueil- 
leux se rattachent; car la mendicité au 
Tonkin a sa distinction, et jamais une cour- 
bette, fût-elle basse et vile, ne déshonore 
un inférieur qui la fait à propos. 




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LES « CON-GAI » 



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LES GON-GAI 



Au premier rang du domestique ordinaire 
de tout Européen, au Tonkin, se place un 
petit être chétif, capricieux et bizarre qu'on 
nomme la con-gai, la femme annamite. 

Malgré la double tresse de cheveux noirs 
qui, coquettement enroulée dans un turban 
de soie, se tord en auréole au-dessus de leur 
front découvert, et les parures d'or trop 
lourdes qui tirent sur leurs oreilles et en- 
combrent leurs doigts, les con-gai sont loin 
de présenter, au premier abord, ce caractère 
original de délicatesse et d'élégance, apa- 
nage exclusif du sexe faible. 

Comme embarrassées de leur ventre proé- 



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80 SILHOUETTES TONKINOISES. 

minent qu'elles semblent pousser devant 
elles en marchant, dans un déhanchement 
méthodique et lascif, elles ont l'air, — sous 
la robe de cotonnade blanche, échancrée 
sur les côtés, qui tombe le long de leur corps 
en chasuble de prêtre, — de poupées de cire 
articulées qu'on aurait costumées en enfants 
de chœur. 

Et cependant, sous cette enveloppe com- 
mune et peu suggestive, derrière ces yeux 
bridés et endormis, la femme, par inter- 
valles, s'agite et transparaît, éternellement 
pareille, avec ses caprices d'enfant gâtée, 
ses mièvreries, ses ruses et ses tempêtes. 

Au Tonkin, l'introduction d'une femme 
indigène dans le personnel domestique d'un 
Européen revêt généralement un caractère 
matrimonial. L'intéressé n'obtient la femme 
de son choix que contre bons écus sonnants 
comptés à la famille. Et tout marché de 
l'espèce, fait par-devant un maire indigène, 



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Un petit être chétif, capricieux et bizarre. 



«IL. TONK. 



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LES CON-GÀI. 83 

constitue un acte légal. Aux termes du 
contrat de vente, l'acheteur est autorisé, de 
par la loi, à cohabiter, durant tout le cours 
de son séjour en Indo-Chine, avec la femme 
qu'il s'est offerte, et a droit, en cas de fuite 
inopinée de sa volage moitié, au rembour- 
sement intégral, par la mère, du montant 
de l'achat. 

La plupart des Européens, négligeant 
toute garantie, se dispensent aujourd'hui 
de ces formalités burlesques passées de 
mode. La vente a généralement lieu à 
l'amiable. L&baia, méfiante sous son sourire 
obséquieux de femme d'affaires, prend l'ar- 
gent d'une main et livre sa fille de l'autre, 
et nulle apparence d'émotion ni de larmes 
ne vient attrister l'heure touchante des 
adieux. 

Du mariage proprement dit à l'accouple- 
ment temporaire, — opérations analogues 
que, seule, la durée du forfait différencie, 
— la présence de l'Européen a créé au Ton- 



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84 SILHOUETTES TONKINOISES. 

kin pour les baia intelligentes un courant 
d'exploitation facile et rémunérateur dont, 
en femmes avisées, elles se sont hâtées de 
tirer parti. La richesse et les espérances de 
bien des familles annamites étant propor- 
tionnées au nombre et à la qualité des filles 
dont elles disposent, les con-gai mûrissent 
et se développent sous l'œil impatient de la 
mère. Dès l'âge le plus tendre, la baia les 
met en évidence et les exploite, jusqu'au 
jour où des Européens sérieux, refusant 
toute concurrence, les achètent pour un bon 
prix et les enferment. 

C'est qu elles ne sont pas, en vérité, 
d'une fidélité à toute épreuve à l'égard des 
Occidentaux, nos petites con-gai tonki- 
noises ! 

Quoique liées à eux par un acte de vente 
analogue à celui qui leur fait vouer toute 
leur existence à des époux indigènes, elles 
ne se font jamais entièrement à l'idée d'une 
communion durable avec ces maris de pas- 



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LES CON-GAI. 85 

sage dont elles connaissent d'avance le peu 
d'enthousiasme pour tout ce qui touche à 
leurs habitudes de race naïve et bâtarde, et 
chez lesquels elles ne sentent d'ailleurs 
aucune de ces inclinations vraies qui com- 
mandent la réciprocité. 

Conseillées en dessous par la baia, à qui 
elles ont appris à avoir recours, elles ne 
voient dans l'Européen qu'un sujet d'ex- 
ploitation plus avantageux qu'un autre, 
chargé de leur assurer, dans un temps plus 
ou moins lointain, cet avenir doré, fait de 
solitude à deux et de paix domestique qui 
s'ouvre pour elles à l'âge, toujours précoce, 
du retour. 

Bien que ces con-gai d'Européens forment 
une caste à part dans la société annamite, 
il n'est pas rare de les voir faire un jour 
une fin honorable dans leur milieu indigène. 
Usées et finies pour nous à vingt ans, elles 
se lient alofs au fiancé facile qui, pendant 
tout le cours de nos rapports a conjugaux », 



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86 SILHOUETTES TONKINOISES. 

n'a cessé de vivre à nos côtés, dans l'ombre, 
ou retournent auprès du complaisant époux 
qui, les yeux mouillés de larmes attendries 
devant Tétincellement des piastres roulant 
comme un Pactole de la ceinture de soie de 
sa femme, rouvre les bras à la prétendue 
repentie, — à laquelle il avait ménagé le 
plus souvent lui-même, de gaieté de cœur, 
cette émancipation passagère. 

Tant qu'a duré cette vie à trois, le fiancé 
ou le mari indigène, suivant le cas, a sub- . 
sisté en parasite de nos largesses et, tout en 
se faisant des gorges chaudes avec notre 
femme du joli tour dont il nous sentait 
dupes, il a partagé avec nous, à ses heures, 
gratuitement, une intimité que, de notre 
côté, nous payions fort cher. Il va pouvoir 
jouir désormais, sans honte, de la situation 
que son esprit de partage lui a faite et que 
ses semblables lui envient, heureux au 
fond de l'accroissement exotique qu'ont 
valu généralement à sa famille, pour peu 



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Le mari indigène a subsisté en parasite. 



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LES CON-GAI. 89 

qu'ait duré l'intérim, les liaisons extérieures 
de sa féconde moitié. Car, ici, l'enfant n'est 
jamais une charge. Utilisé comme boy quat* 
pu tireur de panka, il rapporte souvent plus 
qu'il n'absorbe, et il n'est pas rare de voir 
des familles entières vivre de la recette 
journalière de ces petits mioches, toujours 
actifs, envers lesquels, soit par lassitude, 
soit par intérêt, le Français, bon enfant, 
ne ménage jamais son obole. 

A côté de ces femmes, toutes de calcul, 
il en est d'autres qui, préparées de longue 
date par leurs père et mère à ce rôle allé- 
chant de femmes de Français, apportent 
dans ces liaisons exotiques quelque chose 
de l'illusion du premier amour. 

Celles-là sont toujours très jeunes et à 
peine formées, généralement endormies ou 
naïves, quelquefois vierges. Mais c'est l'es- 



.1. Porteur d'éventail. 



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90 SILHOUETTES TONKINOISES. 

pèce rare, le tara avis au vol décevant et 
dont les plumes trop soyeuses glissent entre 
nos doigts. Le voisinage impur de nos boys, 
du côté desquels un instinct de race les 
pousse fatalement, et le contact permanent 
des con-gai voisines, dont leur situation 
nouvelle leur ménage la fréquentation, ne 
tardent pas, d'ailleurs, à étouffer en elles 
ces illusions naïves d'âmes d'enfant. 

Une femme légitime d'Annamite, qui se 
laisse prendre en flagrant délit, devient, en 
même temps que son amant, la propriété 
exclusive du mari trompé qui, aussitôt après 
la constatation de la faute, a le droit de 
faire saisir les coupables et de les exposer, 
liés dos à dos, sur deux bambous en croix, 
au milieu de la place. Dans la foule com- 
pacte qui se presse autour de ce pilori im- 
provisé, les regards se croisent, simplement 
curieux ; aucune pitié ne perce dans le plis- 
sement ironique de ces lèvres minces, et 



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LES CON-GAI. 91 

jusqu'au milieu du fleuve, tombeau des cri- 
minels et des adultères, ce même sourire 
railleur poursuivra les coupables comme un 
dernier châtiment. Leurs corps, ballottés 
par les eaux, rouleront vers la mer, sans 
jamais atterrir, maintenus dans le courant, 
à longueur de gaffe, par les paysans des 
deux rives, respectueux de la loi. 

Pour nos con-gai, à nous, rien de sem- 
blable, bien entendu. 

Leur condition d'épouses provisoires les 
classant dans une catégorie fantaisiste sous 
ses aspects d'ordre légal, toutes ces rigueurs 
judiciaires ne les atteignent point. Le plus 
souvent même, tout le quartier, mis dans la 
confidence, se fait un malin plaisir de prêter 
la main à leurs émancipations intermit- 
tentes que l'absence journalière, à heure 
fixe, du « monsieur » attitré facilite déjà de 
son côté. 

Il est bien rare qu'à la suite de ces sorties 
intempestives, le « monsieur » trompé ne 



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92 SILHOUETTES TONKINOISES. 

s 1 aperçoive de rien. Préparé de longue date 
à cet incident qu'il serait naïf de chercher 
à éviter ici, ne considérant d'ailleurs sa 
moitié que comme un objet de luxe et 
d'hygiène, il accepte généralement la chose 
en philosophe, et le ménage poursuit son 
cours. 

Il est cependant des gens grincheux qui 
prennent la chose au tragique. Ceux-là en 
sont pour leurs frais oratoires ou leurs cor- 
rections. Le danger passé, la con-gai, écon,- 
duite, sèche ses larmes, et, sûre d'avance 
de l'intervention protectrice de sa mère, 
toujours en éveil, elle s'en va, toute guille- 
rette, chercher fortune ailleurs. 

Pour elle, habituée depuis longtemps à 
ces ruptures dont ses goûts changeants de 
femme capricieuse, trop souvent satisfaite, 
lui ont fait une sorte de nécessité, ce n'est 
qu'un nom de plus à ajouter à la liste déjà 
longue de ses anciens maîtres. Elle met une 
secrète malice à les collectionner, par ordre 



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LES CON-GAI. 93 

de date, dans sa mémoire, se complaît à en 
évoquer le souvenir, et, peu scrupuleuse 
dans ses confidences, passe des heures en- 
tières à revivre avec vous ces existences di- 
verses que la connaissance des personnages 
en scène vous rend intéressantes à plus d un 
titre. 

En résumé, chez la plupart de ces enfants 
gâtées et de mœurs faciles, le « mari » le 
plus récent en date ne fait que servir in- 
consciemment de couvert à toute une po- 
lyandrie secrète dans laquelle ses prédéces- 
seurs eux-mêmes ont un rôle. Car, quelque 
violente qu'ait été la scène qui a pu déter- 
miner entre eux une rupture, jamais une 
femme annamite, se fût-elle vingt fois re- 
mariée depuis, ne refuse ses bonnes grâces 
à un ancien maître qui se représente à elle, 
sans rancune et la bourse à la main, en 
amant de passage. 



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LES BOYS 



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LES BOYS 



Vêtus, à peu de chose près, à la façon des 
femmes indigènes, avec lesquelles bon nom- 
bre d'Européens, nouvellement débarqués, 
se laissent prendre à les confondre, la plu- 
part du temps même plus proprement et 
plus coquettement fagotés qu'elles, — nos 
boys portent, en général, dans leurs regards 
intelligents et pleins d'une ironie indéfinis- 
sable, cette expression caressante et douce 
qui est comme le reflet chatoyant du sexe 
faible. 

Tout en eux, du reste, est efféminé : de- 
puis leur démarche qui, pour ne pas avoir 
le déhanchement isochrone et lascif des 



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98 SILHOUETTES TONKINOISES. 

femmes du peuple, ni le glissement noncha- 
lant des con-gai de marque, n'en est pas 
moins traînante et paresseuse, jusqu'à cette 
petite ligne mince de sourcils que la pince 
à épiler ou la lame de rasoir a réduite 
de moitié et qui achève, ainsi dénaturée, 
de faire perdre à leurs yeux bridés cet 
éclair vivant et farouche où se reconnaît 
le mâle. 

Pour eux, la toilette n'a pas d'heure. Ils 
mettent à profit leurs instants de loisir, à 
quelque endroit qu'ils se trouvent : chez 
leurs maîtres, s'ils se sentent seuls, en 
pleine rue, s'ils sont en course. 

Aussi leur visage, un peu camard, mais 
d'une coupe originale et fine, est-il toujours, 
quoique imberbe de nature, consciencieu- 
sement rasé de frais. A toute heure du jour, 
le rasoir, dont tout Annamite qui se respecte 
porte une réduction dans le nécessaire de 
cuir ou de carton qui pend en giberne au- 
tour de ses reins, pèle jusqu'au sang leurs 



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LES BOYS. 99 

pommettes, leur nez et jusqu'à leurs oreilles, 




tannant à sec, en désespoir de cause, leur 
peau mate et sans duvet. 



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100 SILHOUETTES TONKINOISES. 

A l'égard de leur chevelure abondante et 
noire, cette manie innocente de vernissage 
à outrance change de caractère et devient 
un culte. Ils la nouent et la dénouent inces- 
samment cette chevelure aimée qu'un léger 
mouvement de tête suffit à déployer sur leurs 
épaules nues. Ils la lissent longuement entre 
leurs doigts, visiblement heureux de cet 
attouchement dont le velouté les captive; 
puis, rejetant le front en arrière, h la façon 
de nos dégrafées de boudoir qui étudient 
un effet devant leur glace, ils la tordent 
deux ou trois fois sur elle-même et la ras- 
semblent de nouveau sur leur nuque, en un 
tour de main. 

Comme chez les femmes, un cai kan de 
soie foncé orne leur chevelure; mais, chez 
eux, cette sorte de turban est plus ample, 
et la façon de l'accommoder suit la fantaisie 
de chacun. Le mode le plus pratique et le 
plus coquet consiste en un enroulement 
sommaire autour de la nuque, terminé par 



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LES BOYS. 101 

un nœud, généralement lâche et à peine 
esquissé, laissant les deux extrémités libres 
du cai kan flotter négligemment de chaque 
côté de la tête, à la façon des coiffes natio- 
nales d'Alsace. 

Ce penchant à la coquetterie, si commun 
aux races orientales, ne peut que nous sug- 
gérer, à nous autres, Européens, qui laissons 
d'ordinaire ces choses-là aux femmes, une 
méfiance circonspecte envers ces domesti- 
ques, de sexe douteux, que leurs vices bien 
connus nous rendent, à plus d'un titre, su^ 
jets à caution. 

Et cependant, cette préoccupation de leur 
petite personne n'exclut pas, chez nos boys, 
le sentiment de leur tâche. Aucun travail, 
quelque répugnant qu'il soit, ne les rebute; 
et un simple mot un peu vif suffit généra- 
lement, en cas d'oubli de leur part, à les 
rappeler au devoir et à faire renaître dans 
leurs yeux cette lueur vive de l'âme qui 
dénote, en même temps qu'une intelligence 



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102 SILHOUETTES TONKINOISES. 

précoce, un esprit d'assimilation peu com- 
mun à leur âge. 

Il existe plusieurs catégories de boys; 
mais bien qu'il ne soit jamais venu à l'idée 
de l'Européen de les classer, chez lui, par 
ordre d'importance, ils obéissent tous à une 
sorte d'amour-propre de métier, doublé d'un 
sentiment commun de distinction et de hié- 
rarchie, qui les guide en toutes choses, et 
leur fait recevoir souvent, sans broncher, 
de la part de leurs camarades élevés par 
nou& à des fonctions qu'ils jugent supé- 
rieures, des observations fort cavalières et 
tout au moins horfe de saison. 

Cette espèce de convention tacite leur 
permet de vivre entre eux en accord parfait, 
malgré la diversité de leur tâche, et de res- 
serrer étroitement leurs rangs toutes les 
fois qu'il s'agit de résister sourdement à nos 
menaces, de nous dauber ou de nous com- 
battre. 



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En l'absence du boy intime, c'est au bep (cuisinier). 



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LES BOYS. 105 

Le boy qui, tenant en main les clefs de 
nos buffets et de nos malles, procède aux 
menus achats de la journée, assiste à notre 
toilette et y prête la main, notre boy intime 
en un mot a, de par son titre de gardien de 
confiance et quelquefois même de confident, 
une influence incontestée sur le reste des 
domestiques, trop intelligents pour ne pas 
songer à s'assurer, par un redoublement 
d'égards, l'intérêt d'un camarade si bien 
placé auprès du maître. 

En l'absence du boy intime, c'est au 
bep (cuisinier), que revient incontestable- 
ment la direction morale de la petite pha- 
lange. 

Ce dernier est presque toujours le type le 
plus grave de notre personnel domestique. 
L'obligation où nous nous trouvons de lui 
faire incessamment des avances de numé- 
raire le mettant plus que tout autre en me- 
sure de nous exploiter en détail, il se corn- 



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106 SILHOUETTES TONKINOISES. 

pose généralement une tête de circonstance, 
pensant nous cacher ainsi, sous cette appa- 
rence grossière de désintéressement et de 
conscience, son agiotage journalier qui ne 
nous laisse, au fond, aucun doute, mais dont 
nous ne saurions rechercher la preuve sans 
nous rabaisser à des procédés indignes de 
notre prestige de Français. 

La plupart du temps à demi nu et le front 
perlé de sueur, il esquisse, en se présentant, 
des effets prétentieux de torse, et répond 
aux injonctions de ses maîtres en homme 
consciencieux et fier de son art. 

Deux acolytes marchent incessamment à 
ses côtés : le « maître d'hôtel », qui est dans 
le secret de ses petites négociations et avec 
lequel il partage honnêtement le fruit de 
ses faciles rapines, et le « marmiton », un 
moutard de dix à douze ans qui y voit déjà 
fort clair, mais qui reste muet par peur, 
trop innocent encore pour songer à se faire 
acheter son silence. 



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LES BOYS. 107 

Il est, en réalité, le seul vrai maître coq 
de la maison, ce petit marmiton toujours en 
mouvement, qui, du matin au soir, ratatine 
à la flamme des fourneaux sa chevelure 
ruisselante. Tout, à la cuisine, passe par ses 
mains. C'est lui qui accommode les sauces, 
surveille la cuisson des mets, détermine le 
« point » des rôts; tandis que le bep salarié, 
accroupi dans un coin de l'office, se repose 
sur ses lauriers et sur ses piastres. 

Assis un peu au-dessous de ses semblables 
sur les différents degrés de l'échelle domes- 
tique, le « coolie pousse-pousse » clôture la 
liste de notre personnel indigène. 

Ce coolie, qui tire tout son mérite de ses 
seuls jarrets et ne fait trêve à ses fonctions 
de bête de somme que pour s'atteler à la 
corde d'un panka { , est généralement peu 
fait à nos habitudes d'intérieur auxquelles 



l. Châssis rectangulaire suspendu au plafond et jouant 
le rôle d'éventail dans les appartements. 



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108 SILHOUETTES TONKINOISES. 

il chercherait bien volontiers cependant à 
s'initier, si notre boy intime, jaloux de ses 
prérogatives, ne le tenait à distance. 
Sorti depuis moins longtemps que les 
autres de la campagne, où, de 
temps en temps, d'ailleurs, 
ses affaires de famille le 
rappellent encore , il 
parle un sabir grossier 
dont ses camarades, peu 
charitables, s'égaient à ses 
dépens, et semble destiné 
à conserver éternellement 
cette démarche pesante du 
rustre qu'il tient de nais- 
sance et qui contraste si 
cruellement avec le dan- 
dinement efféminé et sou- 
vent plein de mystère des boys avec lesquels 
il est appelé à vivre. 

Il est cependant des « chevaux de luxe » 
dont la tenue, toujours parfaite, ne le cède 




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LES BOYS. 109 

en rien à celle des autres boys le plus sou- 
cieux de leur petite personne. 

Ceux-là, déjà suffisamment dégrossis par 
leur contact permanent avec l'Européen, 
feraient d'excellents boys, s'il leur prenait 
jamais la fantaisie d'abandonner le brancard 
pour la brosse. Us n'en ont cure et préfèrent, 
par coquetterie de métier, à l'ample soutane 
noire et au long pantalon de soie de leurs 
camarades, la petite chemisette blanche qui 
se dissimule dans les plis de la culotte courte 
flottant sur leurs genoux, et la coquette 
ceinture verte ou bleue, largement déployée, 
qui dessine leur taille et double l'élasticité 
de leurs reins assouplis. 



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LES INTERPRETES INDIGENES 



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LES INTERPRETES INDIGENES 



Ils sont ici, aux yeux des indigènes, les 
rois incontestés du pavé tonkinois. 

Confidents plus ou moins administratifs 
des grands et petits maîtres, tous, — inter- 
prètes saïgonnais, que leur connaissance de 
la langue française nous avait fait amener 
comme intermédiaires au Tonkin, dès le 
début de la conquête, et interprètes tonki- 
nois proprement dits, petits paysans tout 
frais éclos de l'école, devant lesquels l'exhi- 
bition d'une page correcte d'écriture vient 
d'ouvrir toutes grandes les portes du cénacle 
résidentiel d'Hanoï, — affectent vis-à-vis 
de l'Européen cette attitude insolente et 



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114 SILHOUETTES TONKINOISES. 

haute du favori qui se juge indispensable 
et se sent bien en cour. 

Toutefois, une infinité de degrés et de 
classes limitent à chacun d'eux ses attribu- 
tions respectives et marquent le point ex- 
trême où il lui est moralement permis de 
pousser, dans ses façons de se vêtir et de 
vivre, son secret désir d'assimilation à l'Eu- 
ropéen. 

L'interprète saïgonnais, en sa qualité de 
Français de 1860, porte l'étendard de cette 
transformation graduelle. C'est lui qui pré- 
pare la chrysalide et en surveille l'éclosion, 
lui qui donne la mode enfin. 

Ses pieds d'abord ; car c'est par là qu'a 
commencé la métamorphose. 

Contrairement à tous les usages indi- 
gènes, il n'existe plus aujourd'hui d'inter- 
prètes saïgonnais sans chaussettes. Et ce 
seul emprunt fait à notre garde-robes les 
distingue mieux que toute leur connais- 
sance technique de notre langue de la foule 



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L'interprète saïgonnais, en sa qualité de Français de 1800. 



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LES INTERPRÈTES INDIGÈNES. 117 

des mandarins qui, tous, du plus grand 
jusqu'au plus petit, sont restés fidèles aux 
traditions sacrées de leurs « va-nu-pieds » 
d'ancêtres. 

L'addition de ces chaussettes blanches 
avait amené le port des souliers de toile. 
L'étroit pantalon de France à pattes d'élé- 
phant vint, à son tour, compléter la méta- 
morphose, si bien qu'il ne leur reste plus 
aujourd'hui, de leur accoutrement national, 
que l'ample cai-ao de soie moirée qui, lui 
aussi, tend à disparaître, et la coiffure mo- 
numentale et féminine à laquelle tout fait 
prévoir qu'ils resteront longtemps fidèles 
encore. . 

Tout un poème, cette coiffure ! 

Sur leur chignon en échafaudage, tou- 
jours consciencieusement huilé, qu'un large 
peigne d'écaillé fait ressembler à une pièce 
montée de dîner officiel, au milieu de la- 
quelle le couteau à manche étincelant du 
pâtissier serait resté planté, le légendaire 



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118 SILHOUETTES TONKINOISES. 

turban vert s'élève, uniformément accom- 
modé. Et Ton songe, malgré soi, devant 
cet amoncellement de crépon clair qui 
tranche sur le fond noir des cheveux étages 
sur la nuque, à la huppe orgueilleuse 
d'un perroquet des lies en rupture de per- 
choir. 

C'est qu'on le rencontre partout, ce tur- 
ban vert qui vous obsède. A la promenade 
où, sous les rayons d'un soleil éblouissant, 
ses contours ondulés et savants ont des cha- 
toiements de velours; au théâtre où, sous 
les quinquets rares dont il recherche le voi- 
sinage, le peigne d'écaillé qui le complète a 
des éclairs rapides d'émeraudes. 

Toujours correct et digne, le pantalon 
luisant et bien tiré, le rotin à pomme d'ar- 
gent à hauteur des reins, les mains chargées 
de bagues énormes dont il fait miroiter le 
chaton à chaque rencontre nouvelle, le 
fume-cigare, vrai kummer, aux lèvres, et 
les lunettes vertes dans l'œil, — autre 



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LES INTERPRÈTES INDIGÈNES. 119 

poème, ces lunettes ! — l'interprète saïgon- 
nais marche à petits pas, d'un mouvement 
automatique de rhéteur se rendant en 
chaire, au milieu de la fumée grise du lon- 
drès qu'il hume à petits coups, la tête légè- 
rement inclinée sur le côté, la lèvre en cul 
de poule, — dédaigneuse. 

A pied ou à cheval, en pousse-pousse 
ou en voiture, seul ou avec sa moitié, — 
une petite poupée rondelette et, pour le 
moins, aussi resplendissante que lui, qu'il 
promène pour ses dorures, comme un reli- 
quaire sacré, — il est toujours là, à deux 
pas de nous, nous effleurant presque, cher- 
chant un rapprochement qui le flatte, une 
comparaison qui le grandisse, dont il triom- 
phe. 

L'interprète tonkinois, qu'un craintif 
sentiment d'infériorité subordonne généra- 
lement à ses confrères de Cochinchine, 
cache, sous des dehors indifférents, un fer- 



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120 SILHOUETTES TONKINOISES. 

ment de jalousie profonde contre ces voisins 
malencontreux implantés chez lui, qui le 
regardent comme un sauvage et lui rognent 
de son prestige. 

Il n'en copie pas moins, mais à dis- 
tance, les diverses transformations de ces 
rois du pavé dont la vie bruyante Técla- 
bousse. 

Comme eux déjà, il a son pousse-pousse 
de maître et son kummer, authentique aussi. 
Il est vrai qu'un confrère de sa classe par- 
tage, le plus souvent, avec lui les frais d'a- 
chat et d'entretien du « poussé », et que, 
par un restant de tact dont on ne peut que 
lui savoir gré, il substitue, d'ordinaire, au 
fume-cigare en bout-dehors de son majes- 
tueux rival, le fume-cigarette plus modeste 
de nos boulevardiers. 

Pas de chaussettes encore, par exemple. 
Pas de souliers de toile blanche à la fran- 
çaise. Une lacune, évidemment. Au bas de 
l'ample cai-quan de soie qui flotte sur ses 



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LES INTERPRÈTES INDIGÈNES. 121 

jambes, seules, deux petites pantoufles de 
cuir noirci apparaissent timidement, en 




équilibre sur ses doigts de pieds d'une mo- 
bilité singulière et toujours infailliblement 
nus. 

Plus modeste sur le pavé que l'interprète 



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122 SILHOUETTES TONKINOISES. 

saïgonnais qu'un trop prompt enthousiasme 
de notre part a amené à ne plus s'effacer 
devant nous, l'interprète tonkinois, qui, 
déjà, rêve d une indépendance analogue, se 
console, le soir, dans ses foyers, de cette in- 
fériorité qui, partout ailleurs, le tourmente. 

Là, sur la natte de famille, dans ce milieu 
étroit et borné où son titre à consonnances 
magiques « d'interprète » lui permet de 
trôner en maître, toute une nuée d'indigènes 
aux abois viennent déposer leurs suppliques. 

C'est son heure de triomphe. 

Sûr d'avance de ses effets, il se compose 
une tête de circonstance, et aveugle de pro- 
messes illusoires ses trop confiants sollici- 
teurs, dont la ceinture bourrée <r d'argu- 
ments » sonores et tentateurs se dénoue à 
ses pieds, au milieu des encouragements 
discrets de la baia qui, la voix mielleuse et 
la main tendue, souligne, comme un écho, 
chaque phrase nouvelle de ce protecteur im- 
provisé.... 



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LES INTERPRÈTES INDIGÈNES. 123 

De ce côté-là, d'ailleurs, l'en tente est 
parfaite entre les divers sollicités. Inter- 




prètes saïgonnais et interprètes tonkinois 
nagent dans les mêmes eaux troubles, cote 



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124 SILHOUETTES TONKINOISES. 

à côte malgré la haine, les mains unies 
devant l'intérêt commun. 

Ici, comme partout ailleurs, le naïf entre- 
tient lesournois. 

Ils le savent tous, au fond, ces malheu- 
reux solliciteurs dont le fruit de tant d'an- 
nées de labeurs vient mourir, le plus sou- 
vent, sur le chaton d'une bague; — et tous 
incessamment reviennent à la charge, tête 
baissée, sur ce foyer lumineux qui les attire, 
pauvres phalènes éblouies par Téclnt d'une 
lampe d'auberge!... 

C'est que, dans ce pays vénal par excel- 
lence, charges, protections, conseils, tout 
est soumis au tarif inévitable de l'influence 
et de l'amitié. 

Il n'y a pas, dans tout le Tonkin, de sen- 
timent assez désintéressé, pas de morale 
assez profonde, pour résister au miroitement 
ensorceleur d'une piastre neuve ! 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE 



Mon pousse-pousse, apprêté pour la pro- 
menade du soir, attendait, les lanternes 
allumées, au milieu de la rue déserte. J'al- 
lais sortir. 

La porte entrebâillée s'ouvrit brusque- 
ment en gémissant sur ses gonds de bois, et 
une petite Annamite de douze à treize ans 
entra, de cet air familier et dégagé que 
prennent avec nous ces maigriottes enfants 
du peuple, trop jeunes pour croire au danger 
ou trop naïves pour songer à mal. 

— Adau Co ? (Où est madame) ? me dit- 
elle en ouvrant une bouche énorme où riaient 
deux jolies petites rangées de dents qu'on 



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128 SILHOUETTES TONKINOISES. 

devinait blanches et vierges de laque sous 
le jus de bétel qui les ensanglantait. 

J'appelai Co Ba, ma femme indigène, 
qui descendit en faisant claquer sur les 
marches sonores de l'escalier en planches 
ses deux petits sabots de bois verni, dans 
lesquels se jouaient, laissant les talons 
libres, les extrémités souples de ses pieds 
nus. 

Elle échangea quelques mots rapides avec 
la mioche, puis se retournant vers moi, 
suppliante : 

— Ma mère est malade, dit-elle. On 
fait tchim-tchim Bouddha à la cai-nha, ce 
soir, à son intention.... 

— Et tu voudrais être là pour conjurer 
le mal de ta mère avec les autres? Eh bien 
soit, mais j'y vais aussi, ajoutai-je, profi- 
tant de l'occasion qui m'était offerte d'aller 
surprendre mes « belles gens » au milieu 
de leurs cérémonies bouddhiques. 

Et comme Co Ba se taisait, boudeuse à 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE. 129 

la pensée de cette galerie insolite dont al- 
lait certainement s'effaroucher sa mère : 
— Je paierai les musiciens, dis-je en me 
levant, sûr maintenant d'un bon accueil. 

Quelques instants après, nos pousse - 
pousse, menés bon train, traversaient les 
rues désertes du quartier indigène d'Hanoï, 
éclairant de reflets rouges et verts les de- 
vantures barricadées des cai-nha anna- 
mites déjà endormies. Enfin, la course se 
ralentit; les coolies, le torse renversé en 
arrière, décrivirent un angle brusque, et 
les pousse-pousse faisant un demi-tour sur 
eux-mêmes, s'arrêtèrent, face au mur, allon- 
geant sur le trottoir leurs bras illuminés 
par les feux plongeants des lanternes. 

Nous étions arrivés. 

— Baisse ta tête ! me dit Co Ba, dans 
un éclat de rire, tandis que mon casque, 
s' aplatissant sur la poutre trop basse du 
chambranle, roulait déjà dans la boue. 

Je laissai mon couvre-chef maculé entre 



BIL. TOKK. 



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130 SILHOUETTES TONKINOISES. 

les mains du coolie et fis mon entrée tête 
nue. 

Cet intérieur, comme celui de tout Anna- 
mite aisé (un qualificatif un peu vague pour 
un peuple chez lequel Yaurea mediocritas 
n'est, à proprement parler, qu'un symbole), 
était vaste et s'allongeait comme un boyau 
énorme, sans cloison, dans une perspective 
sombre et sans couleur. Quelques tables 
jadis laquées se dressaient, ébréchées et 
boiteuses, dans les quatre coins de l'appar- 
tement, à côté d'escabeaux de bois poussié- 
reux et de planches de lit graisseuses que 
dissimulaient à grand'peine des lambeaux 
disparates de nattes déchiquetées. 

Allongé sur son lit de camp, le taitouok 
(docteur annamite) sacrifiait à l'opium. 
Plus loin, sur un lit semblable, encadré d'un 
moustiquaire rouge, la baia, sa femme, 
affligée d'une maladie d'yeux incurable, 
marmottait sur un ton traînard des oraisons 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE. 131 

interminables devant la statue de bois d'un 
Bouddha ventripotent. 

L'un et l'autre s'étaient levés à mon ap- 




proche, visiblement gênés d'une visite dont 
la présence de Co Ba auprès de moi leur 
faisait deviner le but. 
— Je viens faire tchirn-tchim aussi, en 



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132 SILHOUETTES TONKINOISES. 

ton honneur, dis-je à la baia; et, lui glis- 
sant, sans autre préambule, une piastre 
neuve dans la main : 

— Mon offrande à Bouddha, ajoutai-je 
négligemment. 

La baia, conquise, empocha la pièce. Mon 
indiscrétion était oubliée. 

Au même instant, au-dessus de nos têtes 
et de l'autre côté du plafond de bois, des 
sons étranges s'élevèrent, pareils à des gé- 
missements. C'était le chant lent et mys- 
térieux des instruments sacrés servant aux 
invocations. 

— Ton Bouddha est là-haut? dis-je 
à mon hôte, en levant la main vers le pla- 
fond où je venais de voir briller, à travers 
les joints mal raccordés des planches, cette 
tremblottante lueur de lampe de sanctuaire 
qui semble veiller sur des morts. 

Le docteur inclina la tête en signe d'as- 
sentiment et se dirigea gravement vers l'es- 
calier qui conduisait à l'étage supérieur : 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE. 133 

cette sorte de galetas obscur où l'Annamite 
loge ses dieux. 

On avait réuni là tout ce que contenait 
de plus confortable et de moins détérioré 
cette cai-nha d'un homme jadis à Taise, 
aujourd'hui ruiné par l'opium. Sur deux 
tables de pagode dont la mesquinerie et 
l'éculage disparaissaient sous les broderies 
filandreuses des tentures, toute une paco- 
tille grotesque de « bazar à treize » s'a- 
moncelait. Des pousse-pousse minuscules 
traînés par des façons de singes ; des chiens 
symboliques à gueules de chimères ; des 
éléphants de bois, de papier, d'ivoire, de 
métal ; des offrandes de toutes sortes (tasses 
de thé, boulettes de riz, assiettes de fruits, 
etc.), et, dominant le tout, du haut de sou 
trône d'or encombré de Bouddhas bouffis et 
grimaçants, Phat, le dieu suprême, comme 
assoupi dans une digestion en travail, et 
caressant d'une main lascive son abdomen 
repu et rebondi. 



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134 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Déjà, la petite mioche qui nous avait servi 
de messagère commençait à allumer, avec 
la turbulence capricieuse d'un enfant de 
chœur, ces petites soucoupes garnies d'huile 
qui sont les lampes sacrées de ces chapelles 
domestiques et dans lesquelles brûlent de 
mauvaises mèches de coton effiloquées qui 
pendent en langues graisseuses sur leurs 
bords ébréchés ; — tandis que le tai-louok, 
assis sur ses talons, à droite de l'autel, et 
vêtu d'un long cai-ao couleur de sang (la 
robe sacramentelle de toute cérémonie 
bouddhique), préparait les objets du culte, 
de cet air d'insouciance et d'abandon avec 
lequel la race annamite envisage les choses 
même les plus solennelles de la vie, et qui 
n'est au fond que le masque épais d'une 
roublardise méfiante et malhonnête. 

Maintenant, une clarté douce remplissait 
la salle et des bouffées d'encens montaient 
des cierges de bambou embrasés. 



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UNE « VOYANTE * BOUDDHIQUE. 135 

Soudain, le nhi, le gong et le tam-tain 
précipitèrent leur mouvement; les musi- 
ciens, sans cesser de jouer, glissèrent sur 
leurs talons pour dégager la porte, et la 
bonzesse fit son entrée. 

— Mais c'est Co Ba ! ma femme ! m'é- 
criai-je désappointé, en serrant nerveuse- 
ment le bras de mon hôte accroupi par terre 
à mes côtés. 

— Elle bien connaître parler Boudd/ta, 
me répondit-il à voix basse. Bouddha con- 
tent, baia fini malade. 

Subitement, je me rappelai certaine con- 
fidence antérieure de Co Ba. Elle «t voyait » 
Bouddha. Bouddha la « visitait. » Un soir 
même, au milieu d'une cérémonie reli- 
gieuse, toute une légion de petits bouddhas 
divers avaient envahi ses épaules, et elle 
était sortie de la pagode, les oreilles as- 
sourdies par le bruit de leurs voix tumul- 
tueuses, le corps écrasé sous leur poids. Le 
voile me tomba des yeux. Le tai-touok avait 



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136 SILHOUETTES TONKINOISES. 

voulu, dans sa croyance naïve, utiliser, au 
profit de la baia alitée, la maladie nerveuse 




de sa fille, se faire de Co Ba une intermé- 
diaire auprès de son dieu. 

Allais-je donc assister, en plein Tonkin, 



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UNE «VOYANTE» BOUDDHIQUE. 137 

à une séance de spiritisme et de sugges- 
tion?... 

Cependant ma brusque exclamation de 
tantôt n'avait pas changé d'une ligne les 
traits vaguement idéalisés de la prêtresse 
improvisée. Accroupie sur la natte, elle 
jeta un regard mystique sur Pliât, le som- 
nolent Bouddha qui lui souriait à travers 
ses rêves, s'entoura le front de deux tur- 
bans de soie dont les couleurs voyantes et 
claires brillaient dans les tresses sombres 
de ses cheveux épars, ceignit sa robe rouge- 
sang d'une ceinture de même nuance et, 
cachant sa tête dans un foulard déployé 
dont un des cotés flottait sur ses yeux, 
elle s'inclina par trois fois et sembla se 
recueillir. 

Guidée par le tai-touok qui lui tenait lieu 
de servant, la bonzesse se livra alors à une 
série de consécrations assez semblables à 
celles usitées dans nos églises, à l'aide de 
petites baguettes de bambous parfumées 



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138 SILHOUETTES TONKINOISES. 

d'encens jouant le rôle de goupillons ; tandis 
que les musiciens, assis en rond dans un 
coin de la salle, soulignaient en chœur 
chacun de ses mouvements d'un refrain de 
litanie bouddhique. 

Sur le devant de l'autel, une infinité de 
prismes de toutes dimensions, en papier 
d'or et d'argent, se dressaient en pyramides 
étincelantes aux pieds de Thi Ca, l'enfant- 
dieu, dont le corps, à moitié dédoré par le 
temps, émergeait comme une antiquaille de 
ce Pactole en lingots. Co Ba prit une poi- 
gnée d'or dans sa main, approcha les lingots 
de la flamme d'une bougie qui brûlait sur 
les marches de l'autel, et les laissant se 
consumer un à un entre ses doigts, l'œil en 
extase, mystiquement, elle en fit offrande 
à Bouddha. Puis, se dressant vivement, 
comme mue par une puissance invisible, 
elle exécuta une danse sacrée, pleine de 
contorsions étranges et de balancements 
lascifs, au cours de laquelle ses mains, re- 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE. 139 

levées au-dessus de sa tête, se tordaient en 
des passes folâtres sur ses poignets toujours 
immobiles, tandis que, secouées par un 
tremblement nerveux, ses paupières émues 
battaient à coups précipités sa pupille hu- 
mide, comme les ailes d'un papillon de nuit 
grisé par la clarté des lustres. 

Alors la musique et le chant se changè- 
rent en brouhaha et le grand œuvre com- 
mença. 

La tête étourdie par le bruit et l'esprit 
surchauffé par les vapeurs d'encens qui 
montaient du sol, la bonzesse eut une crise 
de rires et de larmes, puis s'affaissa de 
nouveau sur elle-même et tomba dans cette 
prostration voisine du sommeil, — mélange 
de sensibilité hystérique et de naïveté, qui 
a fait de la sybille de Cumes une prophétesse 
et de la voyante de Lourdes une sainte, 
et qui tient de ce qu'on est convenu d'ap- 
peler aujourd'hui le phénomène de l'auto- 
suggestion. 



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140 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Le lai-touok qui, comme tout Annamite 
de race avait une teinte de fatalisme et ne 
voyait dans cette scène qu'une intervention 
surnaturelle de son dieu, s'était approché 
de la « voyante », et, jugeant le moment 
opportun pour songer à ses petites affaires, 
avait, d'un ton respectueux et digne, trans- 
mis sa supplique à Bouddha. 

Il se fit un moment de silence. La bon- 
zesse eut une dernière, contorsion ; ses yeux, 
subitement injectés de sang, prirent une 
iixité étrange, et, comme un écho d'outre- 
tombe, deux ou trois inflexions de voix 
sortirent, traînantes et rauques, de sa gorge 
qui sanglot tait... 

C'était le souffle divin qui passait. 

Le docteur, les lèvres collées aux lèvres 
de la « voyante », avait intercepté à sa 
sortie la réponse du dieu. 

— Eh bien? fis-je, intrigué, en m'incli- 
nant vers lui; cette pauvre baia a-t-elle 
des chances? 



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UNE « VOYANTE » BOUDDHIQUE. 141 

— Tôt lam! (bon, très bon !) me répon- 
dit-il sans lever la tête, en homme prudent 
à qui la confidence pèse. 

Puis, se ramassant sur ses talons, sans 
que rien dans sa physionomie impassible ne 
trahît une émotion quelconque, il s'était 
retourné du côté de l'autel et avait allumé 
une pipe. 

Alors, subitement et sans transition, la 
scène changea. Co Ba venait de se lever. 
Elle se dépouilla vivement de son costume 
de cérémonie, partit d'un éclat de rire et 
s'avança vers moi. 

Je la regardai stupéfait, refroidi par cet 
éclat de rire, craignant une mystification. 
Il n'en était rien. Le <c sujet » était de 
bonne foi. Il avait rempli son rôle en 
conscience, par habitude, et rien ne lui 
restait de ces sensations passagères aux- 
quelles il se disait fait depuis longtemps 
déjà, qu'une sorte d'épuisement général 
qu'il ne cherchait même pas à analyser et 



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142 SILHOUETTES TONKINOISES. 

que Tidée seule de la conversation intime 
qu'il avait eue avec Bouddha lui rendait 
sacré. 

Je m'étais levé pour partir. Le tai-touok, 
ouvrant la marche, avait disparu dans l'es- 
calier. Je m'apprêtais à l'y suivre, quand 
un bruit de dispute arriva jusqu'à moi. 
Une curiosité instinctive me fit détourner 
la tête. Les trois musiciens, la petite mio- 
che, mon coolie et une demi-douzaine de 
petits voyous jusque-là invisibles et accou- 
rus pour la circonstance, s'étaient jetés sur 
les victuailles et dévalisaient l'autel. 



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VIEILLE PAGODE 



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VIEILLE PAGODE 



Près de bambous gris 
Que le temps effrite, 
La Pagode abrite 
Ses murs rabougris. 

Le soleil qui lèche 
Son toit suranné 
Dans le bois miné 
A fait une brèche ; 

D'un rayon pieux, 
U vient, sous la brousse, 
Rajeunir la mousse 
Qui moisit les dieux : 

«IL. TONK. 10 



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146 SILHOUETTES TONKINOISES. 

C'est LongihaUy le bonze 
Au frontal cornu, 
Dans son cachet nu 
De simili-bronze : 

C'est Mahi-Mcda, 
La vierge féconde, 
Livrant à la ronde 
Sa peau de baia ; 

C'est, souillés de mouches 
Et d'excréments verts, 
Des ventres ouverts 
De Bouddhas en couches ; 

Des Phu8 noirs, ornés 
Comme des évêques, 
Rendant des sapèques ' 
Des yeux et du nez ; 

C'est, — relents immondes 
D'antiques Edens, — 
Des troncs de Thap-dens, 
Allumeurs des mondes, 



t. La sapèque est une monnaie annamite qui repré- 
sente environ la quarantième partie d'un sou. 



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VIEILLE PAGODE. 147 

Et sur le torchis 
Où s'ouvrent des gueules, 
Des seins de bégueules 
Pendant, avachis. — 

Seul, comme une boule 
Sur son trône d'or, 
Le très-haut Phat dort 
D'un sommeil sans houle, 

Soutenant en main 
La couche de laque 
Qui sèche et fait plaque 
Sur son abdomen. 



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UN POSTE DANS LE DELTA 



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UN POSTE DANS LE DELTA 



Le poste : Une sentinelle avancée dans 
l'immensité morne des plaines tonkinoises. 

Des paillottes annamites s'entassent là, 
pouilleuses, à l'abri de nos armes, et sous 
ces toits, qu'un coup de vent ferait crouler, 
naît, grandit et se multiplie, dans la quié- 
tude nonchalante d'une misère qui ne pèse 
pas, toute une fourmilière de paysans à 
demi-nus, au teint hâlé par le soleil. 

Un affluent du fleuve Rouge baigne un 
des côtés du poste, lui assurant ainsi, en 
même temps qu'une ligne naturelle de dé- 
marcation et de défense, cette irrigation 



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152 SILHOUETTES TONKINOISES. 

incessante si active contre l'influence ma- 
ligne du ciel ardent de ces contrées. 

Quelques lopins de terre utilisés en jar- 
dins potagers, des groupes de buffles noirs 
en liberté dans les mares, deux ou trois 
chaînes de paysans attardés sillonnant des 
sentiers perdus dans les hautes herbes, 
donnent un air vivant et champêtre à ce 
coin isolé d'un désert qui dort enseveli sous 
la moisson touffue de ses rizières inondées, 
et dans l'immensité duquel se détache, de 
loin en loin, la silhouette amincie et géante 
d'un groupe de bananiers aux oreilles pen- 
dantes, d'aréquiers faméliques ou de coco- 
tiers à panaches, comme une oasis solitaire 
à l'horizon vert. 

Un mirador s'élève au bord du fleuve, et 
sur cette sorte de guérite aérienne montée 
sur quatre échasses en bambou plantées en 
terre, le drapeau français commande la 
plaine et flotte dans le ciel bleu. 

C'est le quartier militaire proprement dit;, 



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UN POSTE DANS LE DELTA. 153 

autour duquel se groupe les casemates, si 
pacifiques d'aspect, qui servent de casernes 
à nos troupes. 

Elles remplacent dans l'esprit du soldat 
les citadelles crénelées des places fortes, ces 
paillottes croulantes, ouvertes aux quatre 
vents du ciel ; les pirates eux-mêmes ne s'en 
approchent qu'avec prudence, comme s'ils 
sentaient palpiter derrière ces planches mes- 
quines et douteuses le cœur brave et déter- 
miné de tout un peuple en armes. — Et 
cependant, dans ce petit centre militaire où 
les bras manquent, nos vaillants soldats ne 
sont pas toujours à F abri d'un coup de main 
hardi. Le seul secret de leur force est dans 
cette confiance en eux que le mot de Patrie 
éveille; le seul sentiment qui les soutienne 
contre la solitude et le danger, c'est la 
pensée intime et constante du devoir sacré 
qui les groupe autour du drapeau. 

Sur le prolongement de la route, quelques 



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154 SILHOUETTES TONKINOISES. 

toits de pagodes restaurées et de maison- 
nettes neuves abritent, à proximité des 
troupes, les deux ou trois cabaretiers fran- 
çais et chinois qui forment, protégés par la 
garnison, tout l'élément pacifique et com- 
mercial du poste. 




Ici, T uniforme est maître de la place ; car 
quel débouché possible aux colons dans ce 
réduit étroit, où les habitations elles-mêmes, 
entassées et pêle-mêle, paraissent avoir 



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UN POSTE DANS LE DELTA. 155 

voulu s'unir contre un danger commun? 
Seules, tout le long du jour, des centaines 
de brouettes poussées par des coolies en nage 
se succèdent avec leurs charges diverses en 
échafaudage, remplissant l'air du grince- 
ment aigu de leurs essieux de bois. 

De distance en distance, sur la route, un 
chapeau de quatre-vingts centimètres de 
diamètre recouvrant un paquet de loques 
arrête le pied du promeneur. C'est une pay- 
sanne annamite qu'un besoin pressant re- 
tarde et dont le couvre-chef, large comme 
un écran déployé, sert à voiler momentané- 
ment la pudeur. 

Quels que soient, en effet, leur naissance 
et leur rang, dans ce milieu où tout le monde 
coupe la fane ou pousse la charrue, les con- 
gai nhaquê (femmes de la campagne) sont 
loin d'avoir les goûts de luxe et de dépense 
de leurs sœurs chamarrées des villes. Mais 
sous cette apparence de sauvagerie et de 
misère, ce l'éternel féminin » reparaît tou- 



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156 SILHOUETTES TONKINOISES. 

jours chez elles, à ses heures, discrètement, 
avec ses instincts libidineux, commerciaux 
et dociles. Toute maison d'Européen qui 
s'ouvre devant elles les voit entrer, la tête 
haute et souriante, sans souci du retour 
escompte d'avance. Elles savent ce qu'on 
attend d'elles et ce qu'elles valent et n'hé- 
sitent pas à engloutir dans les plis de la 
ceinture de toile qui leur sert de bourse, la 
piastre sonnante et neuve que leurs père et 
mère attendent et qu'elles auront gagnée 
demain. 

La chasse nocturne et réjouissante qu'of- 
frent ces mœurs faciles aux noctambules 
aux abois rentre, pour une large part, dans 
les distractions du poste. Le soir, quand les 
culs de bouteille garnis d'huile sont allumés 
sur Tunique promenade de la Place, on voit 
des groupes vagues se traîner lentement le 
long des tas de pierres, et l'on se demande, 
en arrêtant au vol de l'esprit une pensée 
grivoise qui s'y glisse dans l'ombre, com- 



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UN POSTE DANS LE DELTA. 157 

nient il se fait que cet ainas de chair ambu- 
lante ait pu évoquer en nous le souvenir, 
même furtif, de nos « trottins » de France. 

L'heure tardive ramène enfin les prome- 
neurs au poste où la « partie » en commun 
les attend. 

Là, les nuits, généralement troublées, se 
succèdent, toujours les mêmes, pleines de 
reconnaissances et de coups de feu. 

Dans les environs, un village est en flam- 
mes et des fusillades précipitées éclatent 
dans les ténèbres. Alerte ! le clairon sonne 
la générale, et en un clin d'œil toute la 
petite garnison est sous les armes. On part 
sous un ciel sans lune, on se démène à l'a- 
veuglette au milieu de ravins boueux où les 
pieds s'enlisent et de bambous brisés qui 
déchirent les chairs. Quand on arrive, la 
fusillade a cessé et, seuls, des appels de 
mourants sortent des cai-nha en ruines. On 
enfonce les portes, on entre, on bat la cam- 



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158 SILHOUETTES TONKINOISES. 

pagne en tous sens... Trop tard ! le village 
est muet et la plaine ride. 

Enfin, le jour reparaît, éclairant les 
mêmes visages, préludant aux mêmes la- 
beurs ; et Ton parle à peine de l'affaire de 
la nuit, des reconnaissances infructueuses 
et des pirates envolés... On recommencera 
demain ! 

— Joli métier tout de même ! ne put 
s'empêcher de s'écrier un jour en rentrant 
au poste avec sa compagnie, après une sortie 
malheureuse, un jeune sous-lieutenant tout 
frais éclos de Saint-Cyr, dont les houseaux 
crottés et le veston en lambeaux témoi- 
gnaient d'une chasse à l'homme périlleuse 
et mouvementée. 

Tout le personnel du poste s'était porté 
au-devant de la reconnaissance. 

— Quelles nouvelles? Où sont les têtes? 
scanda d'un ton goguenard un vieux capi- 
taine à la peau rude et broussailleuse qui 



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UN POSTE DANS LE DELTA. 159 

remplissait au poste les fonctions de com- 
mandant d'armes et cachait sous une appa- 
rence de raideur sauvage un cœur ouvert et 
paternel. 

— Invisibles comme toujours ! répliqua, 
dans un haussement d'épaules, le sous-lieu- 
tenant que son insuccès rendait maussade. 

Le capitaine souriait dans sa moustache 
épaisse. 

— La carrière militaire est pleine de ces 
désillusions, déclara-t-il enfin. Vous vous 
y ferez, ici surtout. La vie de poste est 
la première école pratique du soldat. Les 
gaillards auxquels nous avons affaire ont 
sur nous, en principe, un avantage énorme : 
celui que donne le jarret. Ils opèrent assez 
loin d'ailleurs des postes militaires, pour 
avoir le temps de prévenir notre approche, 
et la facilité avec laquelle les villages atta- 
qués se rendent à la merci de ces vagabonds 
armés, dont ils craignent les menaces plus 
que notre ressentiment, achève la plupart 



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160 SILHOUETTES TONKINOISES. 

du temps d'annihiler notre intervention pro- 
tectrice. 11 faut donc renoncer à les voir de 
face, doubler sa bravoure d'indifférence et 
attendre. 

Et maintenant, ajouta-t-il en descendant 
des hauteurs de la morale militaire au 
ton de la conversation intime et joviale, 
allez changer de linge et revenez-nous bien 
vite. Nous décapitons ce soir, à votre inten- 
tion, la bouteille la plus poudreuse d'un de 
ces vieux vins de France qui chassent la 
mélancolie et préviennent le spleen 

Le lendemain, à la tombée de la nuit, le 
sous-lieutenant revenait d'une deuxième 
reconnaissance. 11 avait rencontré la bande 
rebelle et ramenait au poste, en triompha- 
teur, la tête du De Doc exécuté sur place. 

Ce soir-là, avec cette satisfaction légitime 
de gens qui savent avoir fait leur devoir, 
officiers et soldats fêtèrent en chœur l'heure 
des représailles. Le Champagne était de la 



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UN POSTE DANS LE DELTA. 161 

fête. D'un bout à l'autre de la nuit, les bou- 
chons en bonne humeur se succédèrent en 
fusées bruyantes, et les paysans annamites, 
prudemment renfermés chez eux, purent 
craindre un instant, au bruit de cette péta- 
rade insolite qui partait du poste, que les 
pirates repoussés n'eussent repris l'offensive 
à la tête de leur chef ressuscité par Bouddha. 



81L. TONK. 11 



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UNE 



FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE 



Depuis la veille un bruit courait, étrange, 
imprévu, redoutable : Le fleuve Rouge était 
en rut ! 

Là-bas, à hauteur d'Hanoï, poussées par 
un courant de foudre, ses eaux boueuses 
tourbillonnaient. Un grondement sourd et 
mystérieux sortait de son lit trop étroit 
comme d'une usine souterraine en travail. 
C'était la crue, la crue terrible et brutale, 
avec ses caprices tragiques, ses déborde- 
ments bruyants et ses ruines. 

Et la capitale, impuissante, songeait 
avec terreur au passé gros de désastres. 

Déjà, des troncs d'arbres gigantesques 



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166 SILHOUETTES TONKINOISES. 

couraient entre deux eaux, secouant au- 
dessus des vagues leur chevelure ébou- 
riffée et blanche d'écume. Des jonques, 
des sampans, brusquement détachés du 
bord, fuyaient à la dérive. Des cai-nhas de 
bambous, construites sur le fleuve même, 
vacillaient et craquaient sur leurs radeaux 
flottants; puis, brusquement, dans un 
tourbillon, la masse entière se décrochait 
et allait grossir l'avalanche, au milieu de 
cris de terreur et d'appels impuissants. 

Quelques heures après, les flots submer- 
geaient la digue ; la maçonnerie fondue 
s'affaissait sur elle-même, et, dans un dé- 
gorgement rapide et bouillonnant, les eaux 
triomphantes envahissaient Hanoï. 

Le soir, tout le Delta connaissait l'évé- 
nement. 

Au poste de Dap Cau, la nouvelle nous 
trouva les pieds sous la table et le verre en 
main. Et — le dirai-je? — notre premier 
mouvement fut de porter un toast à Té- 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE. 167 

mancipation du fleuve. C'est que nous 
sommes, nous autres habitants des postes, les 
nka-qué qualifiés de la colonie européenne, 
et, dans le devoir sacré qui nous attache à 
la brousse, se glisse, malgré nous, avec 
Ténervement d'une monotonie perpétuelle, 
l'envie rageuse de l'exilé. Nous étions ja- 
loux des soirées et des fêtes de la capitale, 
jaloux de ses promenades, de ses courses, 
de ses concerts, et la nou- 
velle de ce bain forcé où 
nous sentions patauger - 
toute son élégance aris- 
tocratique et officielle 
nous avait fait oublier 
un instant les ennuis 
d'un exil ingrat et vide et préférer notre 
quiétude énervante à ses plaisirs traversés. 
Ce soir-là, pour moi, ma cai-nha humide 
et basse me parut grandir et se transfigu- 
rer. Comme toujours, un escadron de rats 
énormes évoluait au-dessus de ma tête; 




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168 SILHOUETTES TONKINOISES. 

des débris de tuiles détachés du toit tra- 
versaient les planches à jour et tombaient 
en grêlons sur ma moustiquaire. Mais je 
ne voyais ni n'entendais rien, et pour la 
première fois peut-être depuis mon arrivée 
à Dap Cau, j'oubliai de faire la chasse à 
mes hôtes et de secouer mon lit. Je me 
couchai, l'esprit tranquille, et m'endormis. 

Quand je me réveillai, lé ciel, sombre 
toujours, s'éclairait déjà par moments de 
scintillements furtifs et vagues : éclairs 
rapides d'une vie qui va naître, cligne- 
ments d'yeux de l'aurore assoupie. 

Au loin, dans la plaine, le roulement 
monotone et rythmé du tam-tam d'alarme 
accompagnait le sommeil de la nuit. Quel- 
que gardien de rizière sans doute, cher- 
chant à préserver son champ en herbes des 
pirateries nocturnes d'un voisin affamé et 
rôdeur... Quelque veillée de mort peut-être 
dans la nha-quë en deuil : Une famille en 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE. 169 

pleurs autour de la bière recouverte, et, 
dans un coin, accroupi devant son tam-tam 
lugubre, un marmot inconscient tambou- 
rinant à tour de bras, sans se douter qu'il 
a mission d'éloigner du cercueil les Ong 
Thanh, ces feux follets malins, images in- 
candescentes des morts, et surtout ce mé- 
chant Maqui cornu, à visage noir, leur 
maître. 

Cependant, ces sons banals dont les 
nuits tonkinoises sont pleines semblaient 
revêtir, cette fois, un caractère autrement 
bizarre et ténébreux. Le tam-tam parais- 
sait s'éveiller à une vie nouvelle. Petit à 
petit, ses accents inaccoutumés devinrent 
mâles et fermes, et dans les roulements 
précipités de l'écho, on eût dit que ce mo- 
deste veilleur de nuit voulût s'élancer et 
grandir dans un suprême appel. 

Aussitôt la nha-quê tout entière fut sur 
pied et, de tous les points à la fois, un 
bruit s'éleva, sonore et menaçant, comme 



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170 SILHOUETTES TONKINOISES. 

celui d'un régiment de tambours battant 
la charge dans la plaine. 

Je me levai. Sous le ciel déjà clair, la 
rizière se déroulait, éclatante et calme, 
dans sa robe fraîche et nuancée du matin. 
Et cependant une agitation étrange sem- 
blait secouer les paysans accourus en foule 
au travail. Ils allaient et venaient, s'exci- 
tant et se bousculant avec des gestes de 
désespoir et de menace, fauchaient les riz à 
moitié mûrs et, sans se donner le temps de 
les lier en gerbes, s'en chargeaient vivement 
les épaules et fuyaient à toutes jambes, 
comme à l'approche d'un ennemi puissant 
et inévitable. 

Kien à l'horizon ne semblait justifier 
cette panique générale. Seul, un gronde- 
ment sourd et lointain arrivait jusqu'à 
moi ; mais ce grondement, perceptible à 
peine, semblait animer déjà la nature en 
réveil et la remplir d'échos. On eût dit le 
bourdonnement pénétrant et large de la 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE. 171 

mer... Machinalement, mon esprit se re- 
porta en arrière. Je me rappelai la nouvelle 
arrivée la veille, je revis le fleuve Bouge 
débordé, Hanoï sans digue et flottant, et 
tout à coup la pensée s'éveilla dans mon 
esprit que la crue libre et voyageuse avait 
dû venir compléter ici son œuvre d'éman- 
cipation et de ruines. 

En effet, le premier rayon de soleil qui 
éclaira la plaine plongea datfs l'eau cou- 
reuse, allumant au milieu des herbes des 
reflets dorés sur les vagues blanches. Quel- 
ques heures après, la rizière entière était 
submergée, et, sur cette mer improvisée, 
les petites vagues seules se poursuivaient, 
devenues libres, fouettant avec une gaieté 
gamine les derniers sentiers en relief déjà 
déformés : ces digues sinueuses de la 
plaine 

La crue dura huit jours. Des villages 
entiers croulèrent et Ton vit voyager çà 
et là sur leurs paillottes flottantes des pans 



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172 SILHOUETTES TONKINOISES. 

de torchis à demi fondus; tandis qu'aux 
trois quarts engloutis dans la vase, et le 
dos chargé des débris de leurs pénates 
écroulées, les paysans aux abois gagnaient 
les mamelons. 

Dans l'intérieur du village de Dap Cau, 
malgré l'élévation propice du terrain, les 
eaux avaient envahi la route. Il fallut 
endiguer les cours et mastiquer les portes. 

Pour moi, logé dans un bas-fond et un 
des premiers inondé, je m'allongeais, à 
demi nu, dans ma chaise longue qui surna- 
geait dans le jardin, et, sentant au-dessous 
de moi fermenter le sol gorgé, je perdais de 
longues heures à suivre sur la route le 
défilé réjouissant des passants affairés. 

C'était d'abord une chaîne interminable 
de coolies-cantonniers balançant aux deux 
extrémités d'un bambou horizontal auquel 
leur épaule servait de support, deux espè- 
ces de filets en paillottes tressées au milieu 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE. 173 

desquels s'élevait un mamelon conique 
de pierres cassées. Puis un escadron de 
bambins à califourchon sur des buffles 
souillés de boue dont le poitrail énorme 




forçait au grand écart les jambes courtes des 
cavaliers. Ou bien encore, sur des brouettes 
criardes et dont l'essieu semblait se dé- 
gorger sous l'eau, le mobilier déclinqué et 



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174 SILHOUETTES TONKINOISES. 

mesquin d'un mandarin en déménagement. 
Quatre grands parapluies verts, ce signe au 
moins original d'une autorité respectée, sui- 
vaient, piteusement fermés, portés par 
quatre pauvres diables en haillons escortant 
dans son palanquin dédoré le notable à 
cachet royal abruti d'opium. 

Enfin, le soleil tombait et la route de- 
venait libre. Je hélais alors un pousse- 
pousse, et souriant délicieusement aux 
efforts de mes deux coolies pataugeurs, je 
me faisais promener à mon tour dans la 
mare. Le soir, le pousse-pousse me rame- 
nait à la cai-nha ; le coolie l'acculait contre 
la cloison branlante de l'habitation, et j'en- 
jambais la fenêtre. J'étais chez moi. 

Immédiatement mon boy avançait une 
chaise. Je m'y asseyais devant une table à 
un couvert sommairement garnie et j'atten- 
dais. Mon petit marmiton, élevé depuis peu 
à la dignité de maître d'hôtel, ne tardait pas 
à paraître, tout fier qu'il était encore de ce 



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UNE FANTAISIE DU FLEUVE ROUGE. 173 

premier pas accompli dans la hiérarchie do- 
mestique. 

Par respect pour ses vieilles hardes de 
famille que l'eau terreuse de la cour eût 
maculées, il avait serré précieusement dans 
un coin de ma garde -robe tout ce qu'il 

possédait de lambeaux d'étoffes et de 

pudeur, et se présentait entièrement nu, 
ruisselant comme une Naïade et élevant en 
souriant au-dessus de sa tête ébouriffée le 
potage écumeux et fumant. 

Après une semaine ou deux de ce régime, 
écœuré des émanations de la mare stagnante 
et noire que le sol gorgé de la cour se refu- 
sait à absorber, atteint déjà, d'ailleurs, de 
cette anémie blanche qui suit les journées 
chaudes, j'étais devenu le n° 4 d'une salle 
d'hôpital. 



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EXECUTION 



SIL. TOMK. 12 



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EXECUTION 



Dans la pagode annamite que les hasards 
de ma vie nomade m'avaient fait accepter 
pour gîte, la « partie » venait de finir. 
Les cartes, rejetées négligemment sur la 
table, dormaient, le ventre en l'air, enca- 
drées de quatre verres énormes et perlés de 
fraîcheur, suant leur glaçon par tous les 
pores. 

On causait, le journal en main, de l'in- 
cident de la veille. 

Le « fait-divers » était précis : Grâce à 
une manœuvre habile, la bande signalée 
dans les environs avait été cernée par une 
compagnie de miliciens envoyée d'Hanoï à 



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180 SILHOUETTES TONKINOISES. 

sa poursuite et une cinquantaine de rebelles, 
parmi lesquels deux chefs célèbres, étaient 
tombés entre nos mains. 

— Va-t-on zigouiller tout ça, au moins? 
demanda cyniquement mon voisin de gau- 
che, un vieux colonial, d'un blanc de cire, 
que ses théories suggestives bien connues 
avaient fait surnommer par les indigènes 
le Maqui langsa (le diable français) de la 
région. 

— Ce serait vouloir faire tourner l'exé- 
cution au massacre ! répliqua le plus jeune 
des joueurs qui, pour se donner une con- 
tenance, s'était négligemment remis à 
brasser les cartes. Il suffit généralement 
qu'une tête tombe, pour l'exemple. Le 
reste a sa place marquée dans les prisons 
du Tong-Doc ou bien encore à Poulo-Con- 
dore, cette île de détention perdue là-bas 
sous le ciel de feu de l'Extrême- Cochin- 
chine, où les condamnés annamites tom- 
bent comme des mouches, minés par cette 



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EXÉCUTION. 181 

existence d'exil qui est pour eux plus 
cruelle que la mort. 

— Du sentiment, tout ça!... répliqua 
le vieux colonial dans un haussement d'é- 
paules. Tout pirate pris les armes à la 
main est voué, de par la loi, au coupe- 
coupe. 

Dive coi daou ! ajouta-t-il en guise de 
péroraison et de morale, en faisant, avec sa 
main relevée en tranchant de sabre, le 
geste de couper une tête. 

Au dehors, depuis un instant, tout le 
village paraissait en mouvement. Les boys 
de la maison, oubliant leur rôle, allaient et 
venaient sous la vérandah, courant et s'in- 
terpellant avec des cris de joie et de triom- 
phe, et du côté du petit lac, là-bas, un 
bruit sourd et vague montait, croissant 
de seconde en seconde, remplissant la rue 
envahie. 

— C'est la bande ramassée hier qui va 



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182 SILHOUETTES TONKINOISES. 

faire sous bonne escorte sa visite officielle 
au résident, expliqua le vieux colonial, le 
nez à la fenêtre. 

Quelques minutes après, le cortège entier 
défilait sous nos yeux : 

Le Tong-Doc d'abord, sur son éléphant 
de guerre qu'un cornac, dissimulé derrière 
le tablier mouvant des oreilles du pachy- 
derme, dirige avec un aiguillon. Derrière 
le Tong-Doc, au milieu d'une grosse foule 
noire de mioches à demi nus et de curieux 
des deux sexes en guenilles, s'avancent les 
condamnés : une cinquantaine de malheu- 
reux pressés les uns contre les autres en 
bêtes dociles qu'on mène à l'abattoir et 
le corps comme tatoué des stigmates, cica- 
trisés au feu, du fer fouilleur de la « ques : 
tion » . 

Tout le long de la chaîne, des miliciens 
en armes, baïonnette au canon. L'inspec- 
teur qui a dirigé l'action et à qui revient 
l'honneur de la prise est là, au milieu d'eux, 



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EXÉCUTION. 183 

dans son costume cachou de campagne. Des 
acclamations intimes, à demi -voix, des 
shake-hand Vigoureux l'arrêtent au pas- 
sage, lise dérobe à ces félicitations rapides, 
et, caressant d'une main que l'émotion en- 
fièvre, sa barbe brune broussailleuse, il 
s'éloigne, la tête haute, un rayon de soleil 
dans le regard. 

Dans les groupes disséminés des Euro- 
péens en bonne humeur, les réflexions jail- 
lissent et se croisent. 

— Un beau coup de filet, ma foi ! 

— Quel est donc ce vieillard qui ouvre 
la marche? Avec sa chevelure ruisselante 
et sa longue barbe d'argent, on dirait un 
ours blanc des glaces polaires. 

— C'est le De Doc de la bande. Un gé- 
néral ! s'il vous plaît. 

— Un général, ça! sous ces guenilles? 
Un général de la Cour des Miracles, alors. 

— A son âge ! le malheureux ! 

— Peuh ! tous des scélérats ! Je leur 



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184 SILHOUETTES TONKINOISES. 

donnerais bien le coup de grâce moi- 
même... 

Le lendemain, sur le terrain vague qui 
s'étend autour du grand marché, une foule 
compacte était assemblée. Les principaux 
meneurs de la bande prisonnière, jugés et 
condamnés en un tour de main par l'auto- 
rité indigène, allaient être exécutés là, sui- 
vant l'usage, et tout le personnel du village 
était venu assister en curieux à cet épilogue 
habituel du drame. 

Déjà le cortège funèbre avait fait son en- 
trée au milieu de la place. .Un soleil de 
plomb dardait sur « l'assiette » bleue des 
miliciens plantés de distance en distance 
comme des piquets de bambou et chargés 
d'arrêter les empiétements de la foule. 
Dans la cohue bariolée des spectateurs, les 
costumes blancs à boutons de nacre des Eu- 
ropéens étincelaient, constellés d'étoiles. 
De-ci, de-là, des chapeaux monumentaux 



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EXÉCUTION. 185 

de con-gai indigènes gênées dans leurs 
mouvements sortaient des rangs et s'éle- 
vaient à bout de bras, au-dessus des têtes, 
comme pour une manifestation... 




7>^- ■■ 



Cependant, les préparatifs sont terminés. 

Les bourreaux, à leur place, donnent un 
dernier coup de main à la toilette des con- 
damnés. Ils passent et repassent leur index 



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186 SILHOUETTES TONKINOISES. 

mouillé de salive à la naissance des che- 
veux follets de la nuque, suivent la course 
des vertèbres, cherchent le joint; tandis 
qu'agenouillées devant la fosse étroite et 
fraîchement creusée qui va leur servir de 
tombeau, les douze victimes silencieuses 
docilement tendent le cou. . . 

Ici, la mort purifie tout. Le courage qu'on 
montre à la subir efface l'infamie d& la 
peine. Aussi, les pirates l' affrontent-ils la 
tête haute, cette mort qui, subie lâchement, 
détournerait d'eux les regards de leur fa- 
mille elle-même, déshonorée. Ils marchent 
au trépas silencieusement et sans faiblesse 
ou haranguent la foule en prétendus mar- 
tyrs de leur cause, et c'est un spectacle 
étrange autant qu'émouvant que celui de 
ces victimes issues d'un peuple chez lequel 
la soumission descend d'ordinaire jusqu'à 
la servitude vile et que l'idée de la mort 
vient ainsi de transformer. 

Enfin, du haut de son éléphant immobile, 



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EXÉCUTION. 187 

le Tong-Doc embouche son porte- voix, — 
un instrument assez semblable à ceux dont 
se servent les maîtres comtois de nos bara- 
ques foraines pour jeter un défi à leurs com- 
pères mêlés à la foule des spectateurs, — 
et, variant ses effets à chaque inflexion de 
voix nouvelle, souffle aux condamnés leur 
arrêt de mort. 

Alors, comme pour souligner la sentence 
du juge, la voix solennelle du gong s'élève, 
solitaire, au milieu de la place; puis, tout 
se tait dans un bourdonnement. Au même 
instant, les douze coupe -coupe se lèvent 
et lancent un même éclair : les têtes tom- 
bent. 

Les corps détachés du poteau se ramas- 
sent sur eux-mêmes et roulent comme des 
loques, plus petits à l'œil 'maintenant que 
la vie encombrante a déserté le mannequin 
dç chair. 

Aussitôt, la foule envahit l'enceinte et 
vient sans crainte de sacrilège fouler d'un 



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188 SILHOUETTES TONKINOISES. 

pied distrait le gazon humide et rouge de 
tout ce sang répandu. 

Et communément Ton s'étonne du sang- 
froid qui a présidé à toutes ces horreurs, du 
peu d'émotion qu'on en a ressenti soi-même ! 



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SON-TAY LE FOU 



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SON-TAY LE FOU 



C'était l'heure « verte », h Hanoï. 

Les petites tables blanches du café 
Alexandre, que les rayons ardents de midi 
caressaient tantôt dans la nudité proprette 
et vierge de leur dessus de marbre, venaient 
de rentrer dans l'ombre sous la vérandah 
coiffée de toile où déjà quelques habitués 
commençaient à s'installer à l'abri des der- 
niers rayons obliques du soleil traître d'Ex- 
trême-Orient. 

Fidèle à la tradition qui veut que, passé 
une certaine heure, tout vrai colonial vienne 
s'attabler là devant un de ces « ballons » de 
fort calibre autour desquels se groupent 
dans l'étincellement de leur livrée de mar- 



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192 SILHOUETTES TONKINOISES. 

que tout un régiment de bouteilles cachetées, 
d'un varié voulu de formes et de couleurs, 
je m'étais approché d'une table libre et 
j'avais commandé un cock-tail. 

Devant moi les journaux de France du 
dernier courrier s'étalaient, écornés et pi- 
teux. Toujours les mêmes dates anciennes 
sur le même papier jauni! Une triple lec- 
ture me les avait fait prendre en grippe, et, 
le nez dans mon verre, oubliant le mouve- 
ment politique et les « premières des Fran- 
çais », je suivais distraitement du regard le 
glaçon transparent qui, comme un poisson 
de bocal, nageait dans le liquide et de temps 
a autre émergeait des bords. A chaque plon- 
geon nouveau, des myriades de globules 
d'air montaient en bouillonnant du fond du 
verre. Elles éclataient gaiement à la sur- 
face et, toujours renaissantes, se déga- 
geaient en effluves de vie nouvelle, dans ce 
flux montant et continu qui est comme la 
respiration haletante de l'eau. 



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SON-TAY LE FOU. 193 

Devant ce verre, glaçon lui-même, que la 
fraîcheur avait dépoli et dont les parois 
luisantes, tatouées de gerçures blanches, 
semblaient près d'éclater sous mes doigts, 
je sentais une coulée délicieuse courir dans 
mes veines rajeunies. Et je songeais com- 
bien cette sensation m'eût été plus douce 
encore, savourée chez moi, dans la solitude 
reposante du « home », avec sa liberté 
égoïste et franche, son bien-être sans cen- 
sure et ses oublis délicieux des convenances, 
— loin de cette vérandah étroite et suffo- 
quante où, par près de 40 degrés de chaleur, 
condamnées à une étiquette hors de saison, 
une soixantaine de poitrines anémiées croi- 
sent leur haleine et désoxy gênent Pair. 

Tout à coup, un gloussement tout par- 
ticulier me fit relever la tête. 

Un mendiant était devant moi. Non plus 
un de ces mendiants ordinaires que le pied 
heurte à chaque pas et dont la main im- 
patiente et crochue semble vouloir aller 

S1L. TONK. 13 



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194 SILHOUETTES TONKINOISES. 

chercher elle-même dans votre poche entre- 
bâillée la pièce de monnaie trop lente à en 
sortir, mais une de ces caricatures grotes- 
ques, sortes de sujets d'anatomie ambulants, 
qui portent dans leurs traits, qu'on dirait 
grossis à la loupe, la note caractéristique 
de tout un peuple. 

C'était Son-Tay, Son-Tay le Fou, Son- 
Tay le k Ventriloque, un pître à cheveux 
blancs célèbre dans Hanoï et qui semble 
avoir fait de la vérandah du café Alexandre 
le théâtre de prédilection de ses exploits 
mimiques. Il a installé là son petit bureau 
de recette journalière, et tous les soirs, sans 
qu'il ait besoin de songer à varier ses effets, 
les rires éclatent et les sous tombent. 

Je l'ai là devant moi, avec sa face éma- 
ciée, ses joues boursouflées et rougeaudes, 
tachetées de plaques brunes, son front 
étroit et fuyant et sa tête de terre cuite mal 
venue, couronnée d'un lambeau d'étoffe 



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Je l'ai là devant moi, avec sa face émaciée. 



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SON-TAY LE FOU. 197 

sale, à demi noué, au milieu duquel trois 
ou quatre touffes de cheveux blancs et 
courts se hérissent, rebelles, en piquets de 
tente. 

Un gibus en accordéon se balance, mal 
équilibré, sur cet échafaudage, formant un 
contraste comique avec la mauresque à 
carreaux rouges et verts qui couvre ses 
épaules et le pantalon de toile, arrêté aux 
genoux, d'où sortent ses jambes maigres et 
nerveuses d'hystérique et de va-nu-pieds. 

De ses yeux inégaux percés en trous de 
vrille et bordés de stalactites sèches tombe 
un regard humide et terne qui semble n'y 
voir qu'en dedans. Sur son nez d'ivrogne 
tordu en coup de vent, des sillons de coupe- 
rose courent en tous sens découpant de 
traits fantaisistes les chairs rongées par des 
tumeurs. Une ligne brune tourne comme 
un collier autour de son cou trop court. On 
y reconnaît le stigmate honteux gravé par 
le fer d'une cangue. Une longue application 



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198 SILHOUETTES TONKINOISES. 

de cet instrument de supplice a même déter- 
miné au-dessus de la nuque un durillon 
caleux qui, réunissant les deux extrémités 
du collier tracé autour de son cou, forme 
chaton et s'arrondit en camée de chair. 

Tout un passé de souffrances se devine 
sous cette enveloppe bizarre d'une âme 
atrophiée. Mais aujourd'hui le pitre seul 
survit à la victime, et le prisonnier d'hier, 
devenu pour tout le monde le mime Son- 
Tay, du nom de la ville où se passa sa lon- 
gue captivité, n'est plus qu'un fou populaire 
et typique à qui sa folie sert de gagne-pain. 

Cette folie a une histoire. Elle date du 
jour d'un de nos plus . beaux triomphes 
tonkinois, celui de la prise de Son-Tay. 
Son-Tay ! Un nom sinistre et glorieux tout 
ensemble. De larges taches de sang mar- % 
quent dans notre histoire coloniale cette 
page éloquente et sublime d'un succès qui 
nous a coûté tant de braves. 

Le fou aussi se souvient de cette page. 



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SON-TAY LE FOU. 199 

Ce qu'il en a vu, lui, de cet assaut 
mémorable, est assurément bien peu de 
chose, la porte de sa prison ne s'étant ou- 
verte qu'après l'entrée dans la citadelle, 
des Français, ses libérateurs. Et cependant 
ce tableau reconstitué dans son esprit à 
l'aide des sensations seules de son ouïe déli- 
cate qui dans l'obscurité du cachot sup- 
pléait à sa vue, est toujours là vivant, 
dans les replis secrets de sa cervelle ébran- 
lée. Il y revient incessamment, mimant ce 
poème héroïque d'un bout à l'autre avec 
une chaleur ardente et convaincue. Il en 
suit les péripéties sanglantes, pas à pas, 
dans une progression nette et fidèle. 

La nuit vient de finir... Une aurore san- 
glante se lève à l'horizon... Le fou prélude: 

— Co, co, ri, co ! 

C'est le chant du coq qui salue le lever 
du jour. 

Il ramène ses deux mains sur sa bouche, 



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200 SILHOUETTES TONKINOISES. 

et des sons de trompe, espacés et graves, 
traversent Pair en bourdonnant. 

— Hou! Hou! Hou! 

C'est le « Sentinelles, veillez ! » de l'en- 
nemi debout sur les remparts. 

Puis, quelques coups de clairon rapides 
et dégagés. 

— Ta, ta, ta, ta, ta. 

Une sonnerie française, celle-là : « le dé- 
ploiement en tirailleurs » dans la plaine. 

Petit à petit, les troupes s'ébranlent et 
prennent le contact. L'affaire devient gé- 
nérale, et Son-Tay, le dos courbé sous 
des projectiles imaginaires reconstitue les 
scènes, transfiguré. Il imite le sifflement 
des balles qui se croisent, tonne avec les 
hotchkiss de nos canonnières et les caro- 
nades du fort chinois. Et Ton croit voir 
étinceler nos batteries fumantes sur les di- 
gues étroites de la plaine inondée, tandis 
que dans le lointain grondent les pièces de 
fort calibre de l'amiral Courbet protégeant 



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SON-TAY LE FOU. 201 

du milieu du fleuve Rouge nos vaillants 
troupiers qui s'avancent en masse compacte 
sous le feu plongeant de l'ennemi. 

Mais voici le signal de l'assaut. La scène 
s'élargit et s'éclaire. Une lutte homérique 
s'engage entre le fou devenu légion et ses 
ennemis invisibles. Tout un régiment de 
héros est là. Ils se ruent les uns sur les 
autres, se portent des coups terribles et 
tombent pêle-mêle, frappés à mort. Enfin, 
à bout d'efforts, Son-Tay s'affaisse sur le sol, 
s'y roule, en proie à une agonie pleine de 
hoquets et de cris de rage et meurt en sa- 
luant d'un mouvement de tête héroïque, 
dans le dernier coup de canon de l'apothéose, 
le drapeau tricolore qui flotte au haut de la 
tour de la citadelle emportée d'assaut... 



Le mime venait de finir. Les sous pou- 
vaient autour de lui. Je lui jetai mon obole 
avec les autres et pénétrai dans l'intérieur 



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20*2 SILHOUETTES TONKINOISES. 

du café où certaine « partie à quatre » 
m'attendait. 

Vingt minutes après, une douzaine de 
soucoupes de toute nature s'étageaient en 
tour de Pise devant moi. 




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UN REVEILLON CHEZ BOUDDHA 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA 



Depuis le lever du jour, la compagnie 
était en marche. 

Sur la route mandarine qui court d'Ha- 
noï à Bac-Ninh, ensablée de blanc dans la 
rizière verte, comme le lit d'un fleuve à sec 
débordé d'horizons sans limites, les hommes, 
des c< Bataillonneux », défilaient au pas, les 
reins emmaillotés dans leur ceinture bleue, 
retour d'Afrique. 

Sur leur dos voûté par la marche, le sac, 
gonflé par le « fourbi », s'élevait, agrémenté 
de tout un attirail d'habillement, de campe- 
ment et de gamelle, derrière lequel les têtes 
écrasées disparaissaient, donnant à tous ces 
malheureux, que la fatigue et la privation 



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206 SILHOUETTES TONKINOISES. 

avaient réduits, pour la plupart, à l'état 
d'ombres chinoises, l'air grotesque et ma- 
cabre de décapités ambulants. 

Du ciel, couvert de brume, le crachin, 
cette rosée grise de décembre, dégouttait 
lentement, remplissant l'atmosphère triste 
d'une sorte de vapeur d'eau subtile et péné- 
trante. 

Sous ce ciel qui crachin e 
Je reconnais la Chine... 

chantonnait, à demi-voix, en s'accompa- 
gnant sur son bidon de quart, un Parisien, 
couvert de tatouages cyniques, ancien tom- 
beur de Montmartre, à qui le souvenir d'un 
passé criard n'ôtaitrien de sa bonne humeur 
native et cascadeuse... 

— Phu-tu-Son ! annonça tout à coup le 
capitaine de la compagnie, à cheval à mes 
côtés, en étendant la main dans la direction 
d'une sorte d'îlot boisé qui se détachait là- 
bas, sur le fond clair de la rizière chauve. 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA.. 207 

— Derrière ce massif de bambous, la 
Pagode où nous devons réveillonner ce 
soir, veille de Noël ! ajouta mon voisin de 
gauche, jeune sous-lieutenant, chez qui ne 




s'endormait jamais le souvenir de ses fonc- 
tions de chef de popote inamovible. 

— Un réveillon chez Bouddha ! Les ma- 
gots n'ont qu'à bien se tenir ! pensai-je. 



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208 SILHOUETTES TONKINOISES. . 

Dix minutes après, nous mettions pied à 
terre devant la Pagode, et, laissant les hom- 
mes apprêter leur repas du soir sur les dalles 
nues de la cour, nous allions, le capitaine, 
le sous-lieutenant, le major et moi, pousser 
notre première visite aux magots sacrés 
qui devaient nous servir d'amphitryons. 

Un instant abandonnée devant les opéra- 
tions d'ensemble de Brière de l'Isle et de 
Négrier, ces deux généraux célèbres qui 
semblent avoir conquis le Delta en marche 
triomphale, la Pagode de Phu-tu-Son avait 
rouvert ses portes aux fidèles, le lendemain 
même de l'invasion. 

Cependant, la brèche était faite, et le 
temple sacré devait conserver toujours, 
comme un souvenir perpétuel de profana- 
tion, la marque indélébile de nos armes. 

Toute la partie sud de la Pagode est restée 
nue et abandonnée. Les portes, ouvertes à 
tous les vents, laissent voir dans l'intérieur, 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA. 209 

sur ce qui fut le parvis sacré, de petits tas 
maculés de paille sèche foulés par les pieds 
des chevaux. Une odeur vague de gamelle 
rancie et de détritus décomposés montent 
du sol, où gisent encore, laissés là, dans la 
précipitation du départ, quelques-uns de 
ces menus objets de toilette militaire qui, 
mieux que tout tracé topographique, mar- 
quent le passage de nos troupes. 

Seule, la partie nord de la Pagode a été 
hâtivement restaurée et sert encore aux cé- 
rémonies du culte. Là, les dieux de bois, 
dédorés par l'oubli, ont repris, sous le pin- 
ceau, leurs tons éclatants de la première 
heure. De légères bouffées d'encens montent 
en spirales violacées des brûle-parfums de 
bronze vert, et Ton croit par moments en- 
tendre s'éveiller, dans un de ces bourdon- 
nements sourds et sans cause apparente qui 
parfois troublent le silence, les gongs et les 
tams-tams suspendus aux poutres laquées 
du plafond rouge et or. 

8IL. TOXK. 14 



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210 SILHOUETTES TONKINOISES. 

— Voici notre quartier général, avait 
dit, en prenant possession de la partie res- 
taurée du temple, le capitaine en bonne 
humeur. Cette nuit, sous ces lambris dorés, 
nous servirons de garde d'honneur à tous 
ces magots endormis. 

Les ordonnances, qui nous avaient suivis 
dans la Pagode, installèrent, en un tour de 
main, nos nattes cambodgiennes sur les 
marches nues de l'autel ; et quand les bon- 
zesses de l'endroit, accourues au bruit de ce 
remue-ménage, se présentèrent à nous, le 
torse balancé par des salutations, le temple 
sacré était transformé en dortoir. Des cas- 
ques, des dolmans et des capotes s'entas- 
saient pêle-mêle sur Tune des colonnades 
en bois de fer métamorphosée en porte- 
manteaux, tandis qu'irrévérencieusement 
perché sur la tête d'un Thapdén chevelu de- 
bout près de l'autel, le képi rouge du sous- 
lieutenant s'étalait, incliné comiquement à 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA. 211 

gauche, galonnant d'or le front rayonnant 
du magot de bois. 

Au dehors, il faisait nuit déjà. De l'autre 
côté de la Pagode, les soldats, fatigués par 
la marche, avaient cédé au sommeil. 

Dans le fond de la cour, sur un fourneau 
improvisé entre deux statues énormes d'é- 
léphants sortant du mur, des flammes étin- 
celaient, projetant au loin l'ombre géante 
du chef de popote, plongé, depuis son ar- 
rivée, dans l'exercice délicat de ses fonctions 
culinaires. 

C'était le réveillon qui se préparait. 

Une demi-heure après, un coup de tam- 
tam nous réunissait, les trois officiers de la 
compagnie et moi, autour d'une table de 
pagode, décorée par les bonzesses elles- 
mêmes, à quelques mètres à peine de Phat, 
le Bouddha suprême, notre muet amphi- 
tryon, que nous venions de désigner d'un 
accord commun comme président de table. 



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212 SILHOUETTES TONKINOISES. 

— Voilà bien la première fois que la 
nuit de Noël me voit mettre les pieds dans 
une église ! avait déclaré, aussitôt assis, 
le sceptique major, en caressant familière- 
ment la barbe d'un magot à mitre d'évêque, 
à portée de sa main. 

— A la conversion du major ! proposa 
le capitaine, en tendant à réchanson son 
verre encore vide. 

Et, avec le premier bouchon de la cantine 
de réserve, éclata, dans un ressouvenir de 
France, la première fusée du feu d'artifice 
élyséen dont, deux heures durant, notre 
gaîté gauloise amusa les échos du temple 
bouddhique. 

Tout le temps du repas, les bonzesses, 
nullement effarouchées, restèrent là, de- 
bout, goûtant aux restants des mets en 
route pour l'office, se gorgeant de nos vins, 
de crus et se prêtant à nos plaisanteries 
égrillardes, dont avaient l'air de se tordre, 
la main sur l'abdomen, toutes les divinités 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA. 213 

secondaires, à chamarrures diverses, qui fai- 
saient cercle autour de nous. 

A défaut d'autre divertissement, nous 
avions essayé de griser nos hôtesses, cher- 
chant à nous ménager, à l'issue du ré- 
veillon, le spectacle alléchant 
d'une sarabande effrénée, 
dans laquelle tous les ma- 
gots rubiconds du temp 
eussent eu leur rôle. 

Cependant, plus le re- 
pas avançait, plus les 
bonzesses devenaient 
graves. Au Champagne, 
leur visage avait repris 
cette immobilité passive et so- 
lennelle des gens d'église, et dans leurs 
petits yeux fouillés se lisait un désir de 
lucre. Avec cette facilité d'assimilation qui 
est un des traits caractéristiques de la race 
annamite, elles avaient compris tout, le 
profit qu'elles pouvaient tirer de cette fa- 




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214 SILHOUETTES TONKINOISES. 

miliarité à laquelle on les avait admises. 
Un petit mouvement de poupée articulée 
agita mystérieusement, durant quelques 
secondes, les manches pendantes de leurs 
robes de toile brune ; dix mains osseuses et 
crochues se tendirent vers nous. 

— C'est Bouddha qui nous présente la 
carte à payer, fit le capitaine. 

Nous tirâmes de nos poches, en souriant, 
quelques menues pièces de monnaie, et les 
jetâmes au pied de F autel. Les bonzesses se 
précipitèrent pour les ramasser. 

— Nous allons faire tchim-tchim en votre 
honneur ! dirent-elles, en agitant gaîment 
cette petite récolte entre leurs doigts. 

Et tombant à deux genoux sur le sol, elles 
entonnèrent à Funisson un fragment de li- 
tanie bouddhique, en s' accompagnant sur 
une sorte de petit tam-tam en bois creux et 
sonore, suspendu à leur cou. — Puis nous 
voyant regagner la porte, indifférents à ce 
petit manège, elles se relevèrent toutes en- 



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UN RÉVEILLON CHEZ BOUDDHA. 215 

semble et, sans plus songer à leurs prières, 
lestement, comme des écolières en faute, 
s'éclipsèrent et ne reparurent plus. 

Quelques instants après, la Pagode, éclai- 
rée de lueurs vagues, était retombée dans 
le recueillement, et, mêlés au bourdonne- 
ment des moustiques en fête, nos ronfle- 
ments candides troublaient seuls la paix 
du Saint lieu. 




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UNE « BAIA » 



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UNE BAIA 



Certain soir, dans une cahute annamite 
où ma fantaisie m'avait fait égarer, je hu- 
mais lentement, à petits coups, une tasse 
minuscule de thé noir, sans sucre, déposée 
devant moi sur la natte encombrée. 

A mes côtés, la baia Co-Nam, pourvoyeuse 
matrimoniale et matrone respectée, essayait 
sur moi, entre deux bouffées d'opium, l'élo- 
quence toute naturaliste de ses boniments 
de commande. 

Tout à coup, une poussée violente ébranle 
la porte et quatre ou cinq Français envahis- 
sent la salle en coup de vent ! . 



I. Au Tonkin, quelque pacifiques que soient les in- 
tentions des visiteurs, le plus sûr moyen pour eux de 
pénétrer dans un intérieur annamite est encore d'en en- 
foncer la porte. 



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220 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Flairant une scène intéressante et crai- 
gnant que ma présence ne gêne les enva- 
hisseurs, je me réfugie derrière un de ces 
vastes écrans en paillottes tressées qui, dans 
tout intérieur indigène, tiennent lieu de 
cloisons d'abri. 

Cependant, malgré la brusquerie con- 
quérante de cette entrée, la baia, impas- 
sible, semble n'avoir rien entendu. 

Un des visiteurs, petit créole martini- 
quais aux yeux de braise qui paraît être le 
leader de la bande' s'approche d'elle, impa- 
tienté. 

— Où sont tes filles? s'écrie-t-il brus- 
quement, en décrivant au-dessus de sa tête, 
avec sa canne, un moulinet formidable qui 
met en révolution toutes les victuailles en 
fermentation des étagères, tous les poissons 
desséchés et pourris, tous les quartiers de 
porc et de chien suspendus çà et là au pla- 
fond : le garde-manger ordinaire de tout 
intérieur tonkinois. 



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UNE B AU. 221 

Dès le premier mouvement, la baia fei- 
gnant répouvante, s'était jetée à ses pieds. 

— Khong co biel! (je ne sais pas), bal- 
butie-t-elle, méfiante, sacrifiant ses chances 
de lucre au danger d'une surprise. 

Elle reste là, prosternée, 
le visage comme pétrifk 
dans cette expression fixe 
de bêtise inconsciente qui 
est l'arme la plus redou- 
table de cette race tê- 
tue jusqu'à la mort 
sous son servilisme 
héréditaire. 

Alors, avec cet or- 
gueil protecteur du 
héros qu'un triomphe facile humanise, le 
créole radouci s'approche d'elle, et, la cal- 
mant peu à peu à l'aide de quelques pièces 
de monnaie adroitement glissées dans sa 
main, il l'attire dans un coin, où j'entends 
leurs deux voix s'unir dans un mélange de 




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222 SILHOUETTES TONKINOISES. 

mots et d'intonations drôles et de conven- 
tion que souligne d'éclats bruyants la bande 
en bonne humeur. 

La baia, à qui la vue des piastres semble 
avoir rendu toute son assurance, perd visi- 
blement du terrain. Enfin, se décidant brus- 
quement : 

— Man-Man (Attends), dit-elle. 

D'un pas discret, elle s'approche d'une 
des cloisons de la salle, gratte trois fois avec 
ses ongles, en signe d'appel, un point déter- 
miné du torchis dégradé, et reste là, immo- 
bile, l'oreille au guet. 

— Cai gi? (Qu'y a-t-il?) soupire en 
maugréant la voix traînante et maussade 
d'une baia voisine, éveillée en sursaut. 

— Dem Thi Ba (Amène Thi Ba), répond 
l'autre en baissant la voix. 

On entend un bruit de pieds nus sur les 
planches, deux ou trois petits cris de jeune 
fille qu'on jette à bas du lit; puis, comme 
par enchantement, un des panneaux de la 



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UNE BAIA. 223 

cloison se désagrège, et, dans l'encadrement 
de ce passage improvisé, une délicieuse 
petite con-gai apparaît, poussée par une 
main galeuse et fourchue qui, aussitôt la 
fille introduite, se retire, discrète, derrière 
le panneau refermé. 

— La jolie petite poupée! s'écrie le 
créole en éclatant de rire. 

11 se précipite sur elle les mains tendues. 
La petite, honteuse et les deux bras en croix 
sur son visage, se réfugie en tremblant der- 
rière un des poteaux de la salle. 

— Deo-mé! lâche-t-elle d'un ton bou- 
deur, en se détournant à demi sous les re- 
gards indiscrets de la galerie qui la gênent. 

Mais ce juron commun et familier, qui 
n'a d'équivalent ni dans notre langage ni 
dans nos mœurs, ne produit pas sur le pro- 
vocateur l'effet foudroyant que l'enfant 
pouvait en attendre. 

— Que tu le veuilles ou non, je t'a- 
chète à ta mère, lui souffle dans l'oreille 



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224 SILHOUETTES TONKINOISES. 

l'amoureux éconduit qui vient de réussir à 
lui prendre un baiser. 

La baia, qui n'a pas mis longtemps à 
s'apercevoir de l'effet produit sur le créole 
par cette apparition inattendue, croit le 
moment venu d'intervenir. 

Elle s'approche de la con-gai, et, cares- 
sant ses cheveux et sa gorge, elle débite à 
l'auditoire, sans broncher, un de ces boni- 
ments énormes, plein de détails intimes et 
tentateurs sur la jeunesse intacte, la tenue 
correcte et régulière, la conservation par- 
faite du « sujet », le tout à grand renfort 
de grosse caisse et de réclame, et comme s'il 
se fût agi d'une vente ordinaire, d'un quar- 
tier de porc ou d'un jambon fumé... 

Perdu dans des réflexions diverses, j'a- 
vais oublié la scène qui se jouait depuis un 
instant devant moi. 

Tout à coup, un bruit argentin me ré- 
veille. 

La baia, accroupie par terre, faisait 



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UNE BAIA. 225 

« sonner » sur le parquet une pile de pias- 
tres toutes neuves où miroitait son regard 
étincelant de vieille. Le créole, agenouillé 
devant elle, suivait le mouvement, tandis 
que la petite Thi Ba, plus effarouchée du 
tout et debout derrière lui, frisait de ses 
doigts entreprenants les poils embroussaillés 
de sa moustache et de sa barbe. 

Le mariage était consommé ! . . . 

Cinq minutes après, la porte se rouvrait 
devant eux. 

Je restai seul avec la baia. 

Elle eut comme un petit élan de femme 
satisfaite et prête à la confidence. Puis, le 
métier reprenant presque aussitôt le dessus : 

— Eh bien, et toi? me dit-elle enga- 
geante. 

— Inutile maintenant, répondis-je, cher- 
chant à me dérober, c'est Thi Ba que je 
désirais et Thi Ba ne t'appartient plus. 

La baia, interloquée, eut cette moue bou- 
deuse du chasseur qui, maître en même 

8IL. TONK. 15 



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226 SILHOUETTES TONKINOISES. 

temps de deux pistes sûres, se voit contraint 
de sacrifier Tune à l'autre. Puis, tournant 
la difficulté, l'esprit soudainement illu- 
miné : 

— Thi Ba viendra passer une heure 
ici demain, me glissa-t-elle dans l'oreille, 
sournoisement, dans un clignement d'yeux 
significatif... 

— Pauvre créole! Déjà! pensai-je en 
souriant. . . 




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COMBAT D'ELEPHANTS 



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COMBAT D'ELEPHANTS 



Panem et circenses: Du pain et des jeux ! 
avait annoncé le programme des réjouis- 
sances publiques, à Hanoï. 

On en était aux jeux. 

Peu friands de tous ces divertissements 
communs qui sentent le faubourg et ras- 
semblent la foule en un coin de rue, nous 
nous étions dirigés, mes amis et moi, du 
côté du square où devait avoir lieu, aux 
termes de l'affiche, un Combat d'éléphants. 

Nous nous attendions communément à 
un échange de coups de trompes. Le spec- 
tacle, ainsi compris, n'eût manqué ni d'im- 
prévu, ni de piquant... — On nous a servi 
une « course de pachydermes !... » 



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230 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Comment voir autre chose, en effet, 
qu'une pâle copie de nos « courses de tau- 
reaux » de France dans cette fantaisie 
orientale et carnavalesque qui consiste à 
exciter, sous les yeux d'un public facile, 
contre des guerriers en mannequins ou des 
fauves en papier de couleurs, des élé- 
phants de chair et d'os, presque aussi pa- 
cifiques au fond, sous leur acharnement 
simulé, que tous ces paillassons de circons- 
tance? 

Sur un terrain vague au milieu d'Hanoï 
— car il existe malheureusement encore 
des terrains vagues au milieu de cette capi- 
tale déjà si française du Tonkin — à deux 
pas de la Résidence générale dont la véran- 
dah du premier étage, occupée par le Tout- 
Hanoï officiel et mondain, va servir de 
tribune d'honneur à cette arène improvisée, 
les « linh-lè » du Tong-doc font reculer 
la foule et préparent l'enceinte. 



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COMBAT D'ÉLÉPHAJSTS. 231 

Au milieu de l'arène, deux larges écrans 
en paillotte se dressent, munis de contre- 
forts de bois, — sorte de citadelle volante 
percée de meurtrières à travers lesquelles 
des fusils de remparts rouilles tendent leur 
cou de bronze. 

Tout autour, une douzaine de manne- 
quins de paille juchés sur des pieds en 
bambou et rangés en ligne de bataille ont 
F air d'exécuter un mouvement d'ensemble 
sous les yeux du chef de section, tandis 
qu'au milieu d'eux, terribles, les narines 
hérissées de moustaches rousses, la griffe 
nue et l'œil en feu, une douzaine de tigres 
à faces de chimères vont et viennent, traî- 
nés par des artilleurs naïfs et convaincus, 
sur des chariots à roulettes. 

Cependant, sur le front des troupes qui 
attendent patiemment le choc, trois élé- 
phants de guerre s'avancent lourdement, 
la trompe entre les jambes. Déjà, sur la 
selle monumentale qui les caparaçonne et 



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232 SILHOUETTES TONKINOISES. 

qu'un jeu de rotins tressés servant de la- 
nières retient en équilibre sur leur dos 
charnu, les guerriers qui les montent ont 
tiré leurs javelots. 

Le Tong-doc d'Hanoï lui-mêifte préside 
au combat. — C'est dire l'importance qu'at- 
tache à cette mascarade nationale le peuple 
annamite, respectueux des ancêtres jusque 
dans leurs plus banales traditions. Juché 
sur l'un des pachydermes, il embouche la 
trompe de guerre et donne le signal de 
l'assaut. Au milieu du silence respectueux 
qui succède à ce premier appel, sa main 
débile de dignitaire à cheveux blancs se 
lève, armée d'un javelot, dans la direction 
de la citadelle. Comme c'était à prévoir, le 
javelot, mal lancé, va tomber en sifflant à 
mi-chemin du but. 

Dans la foule bariolée des spectateurs, 
une fusée de rires bruyants accueille cette 
maladresse. Deux fois, trois fois, dix fois, 
le Tong-doc, bon enfant, renouvelle l'expé- 



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COMBAT d'éléphants. 233 

rience. Ses efforts comiques restent, hélas ! 
sans effet. Les malencontreux javelots per- 
dent chaque fois du terrain. L'un d'eux va 
s'échouer à une longueur de bras à peine 
du sagittaire épuisé. L'hilarité redouble 
du côté des spectateurs, et le Tong-doc dé- 
couragé, abandonnant armes et bagages, 
ramène d'un mouvement de tête sur ses 
épaules sa longue chevelure blanchissante 
que ses efforts ont dénouée, et, souriant de 
bon cœur aux malignités de la foule, fait 
signe à ses guerriers de lui venir en aide. 

Aussitôt, une nuée de javelots siffleurs, 
lancés de mains de maîtres, pleuvent sur la 
section de mannequins qui garde l'entrée 
de la citadelle. Mais les mannequins, le 
ventre traversé par le fer des assaillants, 
restent là debout et impassibles, et les cor- 
nacs, comme découragés de cette résis- 
tance inespérée, poussent sur ces nains de 
paille invaincus leurs bêtes lourdes et 
monstrueuses. 



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23 4 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Alors le carnage commence. Stimulés 
par les crochets de fer des cornacs qui fouil- 
lent leur chair jusqu'au sang, les éléphants 
s'avancent sur les mannequins qui servent 
de jouets à leur trompe et les jettent au 
milieu des spectateurs qui se reculent avec 
des cris sous cette avalanche. 

Mais, à chaque chute nouvelle, les man- 
nequins, rafistolés en un tour de main, se 
relèvent comme par enchantement, à la 
grande joie des indigènes qui, prenant 
fait et cause pour les assiégés, bravent de 
la voix et du geste les pachydermes victo- 
rieux. 

Cependant, les tigres, jusque-là indiffé- 
rents à la lutte, entrent en ligne. Un instant 
interdits devant les grimaces fantastiques de 
tous ces corps de carton farci que les assiégés 
poussent entre leurs jambes, les éléphants 
ne tardent pas à reprendre l'offensive. Et la 
lutte recommence, toujours la même, entre 
ces mastodontes de chair et d'os et ces pail- 



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combat d'éléphants. 235 

lassons ridicules, jusqu'à ce qu'enfin le Tong- 
doc juge que le tableau a assez duré et 
ordonne le changement de décor. 

Maintenant, les morts jonchent le sol 
encombré et les pachydermes triomphants 
s'avancent au petit trot vers la citadelle. 

Aucune face humaine n'apparaît aux 
créneaux, mais les artilleurs veillent au- 
près de leurs pièces. Une décharge fou- 
droyante reçoit à bout portant la cavalerie 
épouvantée. 

Alors, au milieu du bourdonnement 
précipité des gongs et des tams-tams qui 
sonnent le glas funèbre, assourdis par les 
décharges des fusils de rempart qui conti- 
nuent à tonner derrière les meurtrières du 
fort ébranlé et le crépitement des pétards 
qui éclatent entre leurs jambes comme des 
bombes, les éléphants surexcités roidissent 
leur trompe, poussent leur cri de guerre, se 
lancent en avant... 

Sans souci des cornacs, qui cherchent 



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236 SILHOUETTES TONKINOISES. 

en vain à les retenir, ils se heurtent contre 
les obstacles qui cèdent sans effort à leurs 
coups, piétinent les guerriers et éventrent 
les fauves. La tête haute, victorieux, ils 
semblent s'acharner à leur œuvre de des- 
truction et de mort. . . 

Puis, l'un d'eux, comme un autre géant 
devant cette armée de Lilliputiens en dé- 
route, s'arrête, la trompe au vent, au mi- 
lieu de l'arène, et irrévérencieusement... 
lève la jambe sur ces décombres. 



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THEATRE ANNAMITE 



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THEATRE ANNAMITE 



La nuit venait de tomber. 

Dans une des rues bruyantes du quartier 
indigène d'Hanoï, qu'éclairaient vaguement 
de distance en distance les lampes à pétrole 
des réverbères ou rénorme lanterne rouge 
qui sert d'enseigne de nuit aux baraques 
chinoises endormies, des groupes d'Anna- 
mites des deux sexes hâtaient le pas, balan- 
çant, d'une main nerveuse, le petit fanal à 
reflets rouges et verts qui, passé une certaine 
heure, tient lieu de sauf-conduit à tous ces 
va-nu-pieds en « bordées » nocturnes. 

Je venais de franchir le seuil de ma porte, 
intrigué, cherchant à comprendre. 



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240 SILHOUETTES TONKINOISES. 

— Où va tout ce monde?... jetai-je à 
tout hasard dans le vide. 

— Au théâtre annamite, monsieur, ré- 
pondit avec une révérence un jeune inter- 
prète, très correctement mis, qui passait à ce 
moment dans le rayon de lumière projeté 
au dehors par le réflecteur en fer poli de ma 
lampe. 

Un petit mioche de treize à quatorze ans 
le suivait à peu de distance, promenant à 
l'extrémité d'une hampe en bambou une 
sorte de transparent carré éclairé à Tinté- 
rieur. Sur les quatre faces de papier rouge 
de cette lanterne-réclame, quelques mots 
d'un français grotesque ressortaient en noir 
dans un encadrement symétrique de carac- 
tères chinois disposés de haut en bas, à la 
file indienne. 

— Voici le programme, d'ailleurs, con- 
tinua l'interprète en faisant signe au coo- 
lie, qui vint résolument se carrer devant 
moi. 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 241 

Je parcourus rapidement l'affiche : 



THEATRES CHINOISE ANAMITE 
rue des Nattes en bambou 

Grande Representacion 

L'HISTOIRE DE HUÊ Y AS 

ou 

Le chef du reconnaissance. 

Prix : 

En haut (les chambres de l re classe). O lMlre 10 
En bas O 05 



*■= 



— Il faut aller voir ça, pensai -je en 
souriant; et, m'adressant à l'interprète : 

— Prends les devants, lui dis-je, je te 
suis. 

Il salua et sortit. 

8IL. TOHK. 16 



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242 SILHOUETTES TONKINOISES. 

Mon coolie, qui avait compris, s'était 
précipité sur les lanternes de mon pousse- 
pousse, et cinq minutes après, il m'empor- 
tait à fond de train sur la route, sans souci 
des ornières et des cailloux dont la ren- 
contre inopportune me faisait bondir à tout 
instant dans ma voiture minuscule, au 
risque d'en briser les ressorts. 

Bientôt un large pâté de maçonnerie tout 
gercé de lumières dessina sa silhouette 
massive sur le fond clair-obscur du ciel. 
Nous étions arrivés. 

Alignés le long du trottoir, des pousse- 
pousse vides attendaient, les fanaux éteints, 
sous la garde problématique de leurs coolies 
respectifs. Ceux-ci, ramassés sur eux-mêmes 
entre les brancards, ronflaient à poings fer- 
més, la tête sur le marchepied de bois. 

Je laissai mon pousse-pousse prendre la 
file et me dirigeai vers le guichet. 

L'interprète était là à m'attendre et, 
pour tuer le temps, causait avec le guiche- 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 243 

tier : un Chinois imberbe et cuivré qui, le 
torse nu jusqu'à la ceinture, allait et venait 
derrière les barreaux de sa cage, comme le 
« Seigneur 1 » à quatre pattes des brousses 
tonkinoises. 

Je pris le billet que me tendait le « fauve» ; 
la barrière de l'escalier qui conduisait aux 
« chambres de l re classe » s'ouvrit devant 
moi. 

Comme le mouvement insolite de la rue 
me l'avait fait prévoir, la salle de spectacle 
était comble et un bruit confus de voix 
montait de tout ce grouillement, au milieu 
de l'odeur acre de ces chairs d'Asiatiques en 
sueur et du fumet provocant des mets que 
des marchandes installées au milieu de 
la foule distribuaient contre des sapèques 
aux amateurs. Sur les lits de camp impro- 
visés où leur marchandise exotique variait 



1. L'Annamite appelle le tigre « Monseigneur » par 
crainte respectueuse. 



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244 SILHOUETTES TONKINOISES. 

à plaisir ses effets d'arômes et de couleurs, 
des groupes d'hommes et de femmes s'em- 
piffraient de riz, d'ananas, de canne à sucre 
et de bananes, et, peu préoccupés du spec- 
tacle depuis longtemps déjà commencé, 
s'entretenaient à voix haute, librement, 
sans que leurs paisibles voisins, venus là 
tout exprès pour jouir de la représentation, 
eussent l'air d'en être incommodés. 

Assez agréable à F œil, cette salle de spec- 
tacle d'Hanoï, et installée à peu de chose 
près comme celle de nos théâtres de France, 
avec son parterre en contre-bas, ses galeries 
de pourtour et ses loges. Pas de luxe de 
lumière par exemple. Cinq ou six quinquets 
suspendus à un fil de fer d'un côté à l'autre 
de la scène tiennent lieu de rampe et com- 
posent en même temps l'éclairage de la salle 
entière qui reste ainsi, en maints endroits, 
dans une obscurité presque complète. Mais 
cet état de choses ne saurait rien avoir de 
choquant pour un peuple habitué à vivre 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 245 

dans des boyaux infects et sans air, où une 
simple lampe fumeuse fait ordinairement 
tous les frais. 

Il existe, d'ailleurs, quelques compen- 
sations à cette pénurie souvent gênante 
d'éclairage. Le grimage et les 
singeries étant ici, comme 
partout, les deux éléments 
primordiaux de succès des 
mimes, tout acteur comique 
qui se présente en pu- 
blic est tenu d'avoir en 
main une sorte de petit 
rat -de -cave barbouillé 
de résine, qu'il passe et 
repasse lui-même devant son visage, à 
chaque contorsion nouvelle des muscles, 
comme pour en souligner la perfection ou 
en dégager l'art. 

Quand le jeu de scène ou la nature du 
débit exige une liberté complète des bras, 
l'acteur dépose prudemment son rat-de-cave 




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246 SILHOUETTES TONKINOISES. 

sur le rebord de la rampe, ou le passe à un 
de ses interlocuteurs à qui son rôle, moins 
compliqué, permet un moment de répit, et 
l'interlocuteur continue gravement le ma- 
nège, tout en essayant de tirer de cette situa- 
tion plutôt pénible les divers effets comiques 
qu'elle comporte. A plusieurs reprises, au 
cours de l'action scénique, on voit sa main 
embarrassée s'élever comme par hasard à 
hauteur des narines de son confrère ; le flam- 
beau malencontreux et fumant agit sur le 
nerf olfactif du mime ; le visage du patient 
se chiffonne, se gonfle et finalement éclate, 
illuminé, dans un éternuement formidable. 
Et le public, transporté, pousse des tot-lam 
frénétiques devant cet « effet » de pure tra- 
dition, connu, savouré, prévu d'avance, 
irrésistible toujours. 

Il est bon d'ajouter, toutefois, que cette 
petite compensation originale à la pénurie 
d'éclairage signalée plus haut, n'est due 
qu'aux mimes seuls. Les rôles héroïques, 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 247 

drapés dans leur dignité de Mandarins à 
panaches, ont assez fort à faire de leurs 
habits empesés, sous lesquels ils disparais- 
sent, de leurs épées monumentales et de 
leurs bâtons de commandement, sans aller 
s'embarrasser encore d'un rat-de-cave. 

Quoique relégué au second plan, à la re- 
morque des races plus ou moins civilisées 
de TExtrême-Asie, le peuple annamite s'est 
créé néanmoins une littérature à part et 
bien à lui, dont il est fier ajuste titre. 

Il n'a cependant pas encore d'art drama- 
tique proprement dit. Toutes les pièces qui 
composent son répertoire sont des pièces 
chinoises adaptées à sa scène. Cette adap- 
tation est si peu parfaite, d'ailleurs, que la 
plupart des pièces représentées fourmillent 
encore de mots chinois et de mots chinois 
de haut style, ce qui en rend des passages 
entiers incompréhensibles à la plupart des 
spectateurs et ôte toute saveur à l'ensemble. 



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248 SILHOUETTES TONKINOISES. 

La race asiatique est, en général, très 
friande de spectacle. Aussi les auteurs 
conciliants ne ménagent-ils pas leur texte. 
Il est des pièces qui durent jour et nuit, 
jusqu'à une semaine entière. À l'époque 
où ont lieu ces représentations extraordi- 
naires, les gens riches et inactifs qui s'en 
paient le luxe s'installent au théâtre 
comme chez eux et n'en sortent plus. Quant 
aux acteurs, ils se mettent à trois ou quatre 
pour rendre un même personnage et ar- 
rivent, en se relevant ainsi les uns les 
autres, à mener à bonne fin un rôle dont 
le poids eût été mortel supporté par un 
seul. 

La pièce que j'étais venu voir représenter, 
ce soir-là, au théâtre d'Hanoï, n'était pas 
de cette importance. Elle n'en devait pas 
moins, au dire de mon interprète assis à 
mes côtés, se prolonger bien avant dans la 
nuit. C'était une sorte d'opérette mélodra- 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 249 

matique et militaire, où l'héroïque et le 
bouffon se coudoyaient incessamment, à la 
grande joie du public. 

Sur la scène encombrée de spectateurs, 
les musiciens occupaient le milieu, accrou- 
pis à l'orientale, leurs instruments entre 
leurs jambes, sur les planches nues. Devant 
eux, les acteurs allaient et venaient dans 
l'espace restreint que leur laissait la foule 
et au milieu duquel ils avaient peine à se 
mouvoir. Soutenus par les nhi, les gongs 
et les tams-tams, dont les accords incohé- 
rents tenaient du charivari et du délire, ils 
tiraient de leurs poumons infatigables les 
sons les plus disparates et les plus inatten- 
dus qu'il soit donné à un être humain de 
produire, — dans des sauts gênés et des con- 
torsions étroites de bête fauve emprisonnée. 
Et personne ne songeait à cribler de bananes 
cuites ces audacieux acteurs et exécutants, 
car, d'un bout à l'autre de l'Asie orientale, 
cette façon bizarre de comprendre l'har- 



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250 SILHOUETTES TONKINOISES. 

monie passe pour renfermer le dernier mot 
de l'art. 

Il serait superflu pour l'Européen de 

chercher à démêler quelque chose dans 

toutes ces mélopées traînantes ou tous ces 

chants de guerre endiablés, d'une 

\ intensité d'octave soutenue 

a JËÊL ît dont jamais l'ombre d'un 

f\ entr'acte ne vient atté- 

^ v V^^jJV nuer la monotonie éner- 

mftvK f vante - 

" £ / i É > Mais mon interprète 

était là, tout entier à son 
rôle d'initiateur. Pour 
''' + 4 me donner une haute 
idée de l'art dramatique oriental, il me 
tenait au courant des événements et me 
traduisait, au fur et à mesure qu'ils se pré- 
sentaient, les passages marquants qui sou- 
levaient le rire. Étourdi par le bruit, je 
l'écoutais à peine, plus préoccupé des idylles 
que je sentais vivre au-dessous de moi dans 



m ' 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 251 

la salle, que de tout ce méli-mélo de spec- 
tacle de foire, si loin de mes goûts d'Occi- 
dental, et qui n'avait même pas pour lui 
l'attrait du sexe, les rôles féminins étant, 
en Extrême-Orient, généralement tenus par 
des hommes. 

Il n'avait pas manqué de s'en apercevoir 
et paraissait navré de cette indifférence qui 
l'aurait fait douter de mes sentiments artis- 
tiques, si, à plusieurs reprises, durant le 
cours du spectacle, je n'avais eu l'occasion 
de démolir quelques-uns de ses préjugés, en 
lui en faisant toucher du doigt tout le ridi- 
cule par des exemples tirés de la pièce même 
qu'on était en train de représenter devant 
nous. 

Ce qui choque surtout au premier abord 
dans l'interprétation de toute œuvre théâ- 
trale annamite, c'est la place énorme qu'y 
prend la convention. 

Le public ne doit voir et ne voit sur la 



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252 SILHOUETTES TONKINOISES. 

scène, que ce que l'auteur a voulu qu'il y 
voie. Aussi décors et mise en scène sont-ils 
pour lui choses nulles et inconnues. Aucune 
lacune ne le contrarie ni ne le choque ; son 
imagination supplée à tout. 

Veut-on représenter, par exemple, un 
guerrier se précipitant du sommet d'une 
montagne au-devant d'un ennemi qu'il a 
reconnu dans la plaine : on avance un esca- 
beau, tout en ayant bien soin d'annoncer 
que cet escabeau est une montagne. L'ac- 
teur monte à pieds joints sur son fond de 
bois, s'y livre un instant à des passes tra- 
giques, et quand il en redescend pour courir 
à son ennemi, il n'est plus un seul specta- 
teur qui se souvienne de l'escabeau. Tous 
ont vu le guerrier se précipiter du haut de 
la montagne. 

A un certain endroit de la pièce, dans 
deux scènes symétriques et consécutives, 
deux guerriers en armes, un De Doc de 
pirates et un envoyé du roi se présentent. 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 253 

Chacun d'eux harangue à son tour ses trou- 
pes, qui, à tour de rôle, viennent se ranger 
sous les yeux de leurs chefs, sur la scène 
même. En réalité, de toutes ces armées fa- 
buleuses, qui faisaient ainsi dépenser à 
leurs généraux tant de flots d'éloquence 
quand il eût été si pressant d'agir, je n'ai 
jamais aperçu, pour ma part, qu'un seul en- 
fant de troupe, un tignau costumé à la 
diable et la tête perdue dans les plis flot- 
tants d'un étendard gigantesque. Conti- 
nuellement en scène, ce guerrier minuscule, 
fidèle à la fois au pirate et au roi, donnait 
placidement la réplique aux deux généra- 
lissimes, sans changer pour cela d'étendard 
ni de costume. Et ce petit enfant de troupe 
avait, sur la scène, un vrai succès d'enfant 
prodige. Fallait-il, en effet, qu'il fût prodi- 
gieux ce petit mioche, pour tirer des effets 
aussi enlevants du cumul ingrat de ces 
deux rôles ! 

À un autre moment, un personnage qui 



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254 SILHOUETTES TONKINOISES. 

avait sept ans au commencement de la 
pièce, et qui a grandi depuis, apparaît sous 
les traits du jeune homme dont le rôle 
commence et du marmot qui a fini le sien. 
Il s'ennuyait dans les coulisses, le petit 
marmot. Il a, de sa propre jugeotte, agré- 
menté son rôle d'une entrée posthume. Il 
est là sur la scène, un éventail de papier 
gris à la main, en train d'éventer son sosie 
qui, à se démener comme il le fait sur la 
natte à symboles divers, transformée pour 
le quart d'heure en tombeau de famille, doit 
en avoir certainement fort grand besoin. 
Tout le monde le reconnaît, ce petit boy 
« quat » improvisé, car, par coquetterie 
sans doute, il ne s'est pas encore dépouillé 
de son costume ; mais personne ne s'of- 
fusque de sa présence ; on le reconnaît, 
mais on ne le voit pas. 

En résumé, tout change de nature au 
théâtre pour l'Annamite. Une fois sur la 
scène, les choses, à ses yeux, ne sont plus, 



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THÉÂTRE ANNAMITE. 255 

elles représentent. 11 lui suffit qu'un esca- 
beau soit élevé un peu au-dessus du sol, 
pour qu'il accepte de le prendre pour une 
montagne ; qu'un acteur quelconque, un 
seul, soit revêtu d'habits guerriers, pour 
qu'il lui fasse l'effet d'une armée entière. 

C'est le symbole primant la réalité. 

Considérée à ce point de vue, cette façon 
de comprendre le théâtre (si différente de la 
nôtre, dans laquelle la recherche de la vé- 
rité joue un si grand rôle) ne serait pas si 
dénuée de sens qu'elle le paraît au premier 
abord. 



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EN ROUTE POUR FRANGE 



17 



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EN ROUTE POUR FRANGE 



J'ai reçu ce matin mon ordre de retour 
en France. 

Dans les quatre murs blancs de mon logis 
dénudé, je me retrouve, après plus de deux 
années, à l'heure du départ, entouré des 
mêmes visages, occupé des mêmes labeurs, 
l'esprit aussi triste qu'à l'arrivée... 

Peuplé de gens généralement quelcon- 
ques, rassemblés là des quatre coins du 
monde et qu'un sort commun impose les 
uns aux autres dans un mélange inquiétant 
de sang et de mœurs, ce sol de luttes et 
d'attente n'a jamais cessé un seul moment 
d'être pour moi l'exil : l'exil morose avec 
ses regrets et ses amertumes, l'exil ingrat 
avec ses horizons immenses et vides, l'exil 



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260 SILHOUETTES TONKINOISES. 

impie avec ses abandons et ses décourage- 
ments noirs. 

Plus tard, cependant, quand, de retour 
en France, le désir germera, dans mon 
esprit au repos, d'une évocation orientale, 
je revivrai sans doute avec plaisir quelques 
heures de cette vie nonchalante et maté- 
rielle, étendu sur des nattes imaginaires, et 
souriant à la a coa-gai » absente, trans- 
figurée, les sens perdus dans un assoupis- 
sement extatique, au milieu des senteurs 
mêlées du lotus épanoui des mares, de l'en- 
cens bouddhique et de l'opium. 

Et dans cette évocation exotique passe- 
ront peut-être même alors tout un monde de 
sensations inconnues jusqu'ici, l'absence et 
le souvenir donnant aux choses longtemps 
indifférentes cette éthérisation factice qui 
les met en lumière et les grandit. 



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TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Un Monsieur < tout neuf » 1 

A travers Hanoï 9 

Le Colonial chez lui 27 

En pousse-pousse 45 

Paysage 61 

Peuple mendiant 65 

Les « Con-gai » 77 

Les « Boys » 95 

Les interprètes indigènes 111 

Une « Voyante » bouddhique . 125 

Vieille Pagode 143 

Un poste dans le Delta 149 

Une fantaisie du fleuve Bouge 163 

Exécution 177 



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262 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages . 

Son-TayleFou 189 

Un réveillon chez Bouddha 203 

Une « Baia » 217 

Combat d'éléphants 227 

Théâtre annamite 237 

En route pour France 257 



Nancy, iinpr. Borgor-Levrault et C» B . 



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BERGER-LEVRAULT ET C ie , LIBRAIRES-EDITEURS 

Paris, 5, rue des Beaux-Arts. — Nancy, 18, rue des Glacis. 

La Vie militaire au Tonkin, par le capitaine La comte, breveté d'état- 
major, attaché à l'état-major du corps expéditionnaire. Illustrations par 
M. Dauphin. 1893. Très beau volume grand in-8 jésus de 360 pages, sur 
fort papier vélin, avec 70 dessins au lavis et 5 croquis cartographiques. 

Broché sous couverture illustrée 10 fr. 

Relié en percaline gaufrée, plaques spéciales 12 fr. 50 c. 

L'Armée française au Tonkin. — Le Guet-Apens de Bac-Lé, par le 
capitaine Lecomtb, breveté d'état-major. 1890. Volume in-12 avec 21 illus- 
trations par M. Dauphin, et 3 cartes, broché sous couverture illustrée en 
couleurs . . . . 3 fr. 

L'Ahmkk française au Tonkin. — Marche de Lang-Son à Tuyen- 
Quan. Combat de Hoa-Moc. Déblocus de Tuyen-Quan, par le capitaine 
Leoomte, attaché à l'état-major du corps expéditionnaire du Tonkin. 
1889. Vo). in-8 avec 10 cartes et croquis hors texte, broché .' . 3 fr. 50 c. 

Histoire de l'Expédition de Cochinchine en 1861 , par le contre- 
amiral L. Pallu de l.jl Barrière. Nouvelle édition. 1888. Volume grand 
in-8, avec 3 cartes, broché 7 fr. 50 c. 

La Région nord-est du Tonkin, par M. Gurrin, lieutenant d'infanterie 
de marine. 1892. In-8, aveo 6 planches 2 fr. 

La Question du Tonkin (l'Annam et les Annamites ; histoire, institu- 
tions, mœurs, origine et développement de la question du Tonkin. Poli- 
tique de la France, de l'Angleterre et de la Chine. Le protectorat), par 
Paul DESCHAHEii, rédacteur au Journal de» Débats. 1888. Volume in-12 
de 513 pages, broché 5 fr. 

L'Escadre de l'amiral Courbet, par Maurice Loir, lieutenant de vais- 
seau à bord de la Triomphante, illustrations par M. Brossard de Cor- 
rigent. 1894. Très beau volume grand in-8 jésus de 360 pages, sur fort 
papier vélin, aveo 160 dessins au lavis, en photogravure, 10 croquis carto- 
graphiques et portrait. Broché sous couverture illustrée 10 fr. 

Reliure riche, gaufrée en 9 couleurs, tête dorée 12 fr. 50 c. 

— Le même ouvrage. 6 e édition, in-12. 1892, avec portraits et 10 cartes, 
broché 3 fr. 50 c. 

De Hanoï à Pékin, par A. Bouinais, lieutenant-colonel d'infanterie de 
marine, avec une préface de M. Alfred Rambaud, professeur à la Faculté 
des lettres de Paris. 1892. In-12 de 428 pages, broché .... 3 fr. 50 c. 

De Rochefort à Cayenne. (Scènes de la vie maritime.) Journal du capi- 
taine de V Économe, par Jules de Crisbnoy ; illustré de 52 dessins par 
Pierre de Cris en ot, peintre de la marine. 1883. Un fort volume in-8 de 
330 pages, avec 2 cartes 8 fr. 

La Conquête de l'Océan, par le contre-amiral Reveillere. 1894. Un 
volume in-12 de 340 pages, broché 3 fr. 50 c. 

Un Coup de sonde dans l'océan des Mystères (Autarchie), par 

le contre-amiral Réveillère. 1896. Un volume in-12, broché ... 2 fr. 

L'Europe-Unie (Autarchie), par le contre-amiral Revbillere. 1896. 
Joli volume in-12, broché 2 fr. 

Tutelle et Autarchie, par le contre-amiral Réveillère. 1896. Joli vo- 
lume in-12, broché 2 fr. 



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BERGER-LEVRAULT ET C ie , LIBRAIRES-EDITEURS 
Paris, 5, rue des Beaux-Arts. — Nancy, 18, rue des Glacis. 

Histoire de l'Armée coloniale, par Nkd Noix. 1896. Un volume in-8, 
avec illustrations de M. Nayel 2 fr. 50 c. 

La Guerre au Dahomey. l«* Partie : 1888 - 1893, d'après les docu- 
ments officiels, par Ed. Aublet, capitaine d'infanterie de marine, officier 
d'ordonnance du Ministre de la marine. Un beau volume in-8 de 358 pages, 
avec un portrait, 21 croquis et 2 cartes, broché 7 fr. 50 c. 

— 2 e Partie : La Conquête du Dahomey (1893-1894), par le môme. Un 
volume in-8, avec 5 croquis et 1 carte, broché 5 fr. 

Madagascar. L'île et ses habitants. Renseignements historiques, géo- 
graphiques et militaires. La dernière guerre franco-hova (1881-1885), 
d'après les documents du ministère de la marine, par G. Hombbrt, capi- 
taine breveté de l'infanterie de marine, officier d'ordonnance du ministre 
de la marine. Avec un vocabulaire franco-malgache d'après les indications 
de M. Suberbie. 1895. Vol. in-8, avec 8 cartes topographiques, br. 4 fr. 

L'Expédition de Madagascar. Rapport du général Duchesnb. Suivi 
de nombreuses annexes (instructions, ordres, etc.), et accompagné de 
cartes et de croquis. Un volume in-8. (Sous presse.) 

L'Armée et la Flotte en 1895. Manœuvres navales. Manœuvres des 
Vosges. L'Expédition de Madagascar, par Ardouih-Dumazet. 1896. Un 
volume in-12, avec de nombreuses cartes, broché, sous couverture illus- 
trée 5 fr. 

Le même ouvrage a paru pour les années 1893 et 1894. 

Mes Campagnes, par une femme (C. Vray). Autour de Madagascar. 
1897. Un volume in- 12, broché sous couverture en couleurs . 3 fr. 50 e. 

La Tunisie. 1896. Publication en 4 beaux volumes in-8 : 

— lie partie : Histoire et Description. Le sol et le climat. L'homme. Orga- 
nisation. 2 vol. avec 40 planches, dont 22 en couleurs, brochés. . 10 fr. 

— 2« partie : La Tunisie économique. Agriculture. Industrie. Commerce. 
Finances. 2 vol. avec 13 planches, dont 3 en couleurs, brochés . . 10 fr. 

Impressions coloniales (1868-1892). Élude comparative de colonisa- 
tion, par Charles Cerisier, ancien officier du commissariat de la marine, 
directeur de l'intérieur du Congo français. 1893. Volume in-8 de 367 pages, 
avec une carte, broché 5 fr. 

Organisation générale des Colonies françaises et des pays de 
Protectorat, par Edouard Petit, chef de bureau au ministère des colo- 
nies, professeur à l'École coloniale. 3894. 2 volumes grand in-8 d'environ 

700 pages chacun. Prix de chaque volume broché 12 fr. 

Relié en percaline 13 fr. 50 c. 

Relié en demi-maroquin 14 fr. 50 c. 

Le Régime du Travail et la Colonisation libre dans nos colonies 
et pays de protectorat, par Henri Blondel, sous-chef de bureau au mi- 
nistère des colonies. 1895. Volume de 180 pages, broché 5 fr. 

Ce volume fait suite à l'ouvrage de Éd. Petit sur V Organisation des Colonies. 

Les Flottes de combat étrangères en 1897, par R. de Balin- 
coukt, lieutenant de vaisseau. 1897. Un volume in-8 de 317 pages avec 
nombreux croquis, broché 6 fr. 

La Marine de guerre. Six mois rue Royale, par Edouard Lockrot, 
député, ancien ministre de la Marine. 1897. Un volume in-8 de 391 pages, 
broché 5 fr. 



imj>. Bcrger-Levnmlt i-t Cie. 

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